« Composez le deux mille »
Ou comment laisser un vieux sur le trottoir
23 novembre 2013

Merci à Lise G. d’avoir ravivé ce souvenir (ou ce châtiment, tiens, qui nous guette tous). Vous appelez quelque part ; occupé. Vous rappelez ; occupé. Vous rappelez ; occupé. Vous rappelez et là, répondeur, wow, le carrousel s’ébranle, une voix de brebis vous suggère d’appuyez sur le 1, si, sur le 2, si, sur le 3, le 4, vous en êtes au cinquième « si », et vous ne vous rappelez plus ce que voulait dire le premier, vous pesez sur des touches, ça vous semble approprié, là on vous dit que votre appel est important pour eux, qu’il faut conserver votre priorité, tout ça vous étourdi un peu, ne manque qu’une viole de gambe pour accompagner votre chute dans cet univers sans fond, et vous ne parlez à un humain qu’après une série de détours labyrinthiques qui vous ont fait perdre une heure, et parfois même oublier ce que vous vouliez.


Vous l’avez vécu ? Bon. Eh bien vous savez quoi ? Faut s’opposer à ça. Je ne sais pas comment, je n’ai pas de réponse, mais il faut. Car en acceptant cette manière de faire, nous la légitimons. On participe à la mascarade, on s’agenouille devant la technologie (qui devait nous libérer, rappelez-vous) et on contribue à supprimer des emplois. En endossant cette mécanique glacée de « l’efficacité », nous participons à la disparition subtile de l’humain, par des attitudes apparemment anodines qui encouragent une vision du monde axée sur la performance, la vitesse, la compétence et le profit. Et cette disparition progressive de l’humain, puis de sa voix, me fait de la peine pour nos vieux. Ce monde vers lequel nous fonçons tête baissée est en train de les oublier sur le trottoir, ou dans leur chambre. Que gagnons-nous dans cette rapidité ?  Et surtout : que perdent-ils, eux ?


Je m’efforce d’aller à la caisse populaire sur les heures de bureau pour parler en personne à la caissière. C’est un rien. Ma petite contribution. (Si j’ai besoin de sous le samedi, je vais au guichet, mais je crains ce jour prochain, pas si lointain j’en suis sûr, où la phrase d’accueil informative — « Veuillez composer votre NIP »  —, se transformera en phrase expressive — « Vas-tu le composer ton NIP ? »). Univers de boulons et de caméras, contraintes de plus en plus lourdes, 1984, Fahrenheit 451, hypnotisé par notre iphone on tombe entre deux wagons de métro, Bienvenue à Gattaca, au secours, Charlton Heston, posez votre fusil de merde et revenez à « Soleil vert » — beau film d’anticipation dont j’ai peut-être parlé ici).


J’insiste, donc, pour parler au caissier, la caissière. Une fois sur trois, ils m’informent eux-mêmes que je pourrais faire cette transaction au guichet, ce serait plus rapide, ils m’offrent même leur aide. Euh… Non merci. Je préfère vous rencontrer. Savez, c’est en grande partie pour l’agréable que je tiens à vous parler, mais c’est également pour l’utile : votre job. Faire la file, c’est un peu comme si je défendais votre emploi.


Le plus souvent, les vieux ne diront pas un mot. Ils ont appris à lire les chiffres, ça va, mais les lettres, des fois ça leur prend plus de temps, si quelqu’un pouvait les épauler, leur parler. Le guichet ne fera jamais ça. Alors, les vieux reviennent plus vite dans leur chambre, parce que le distributeur de billets ne jase pas beaucoup, et ils patientent pendant des heures en entretenant le contact avec une voix de brebis : « Composez le deux mille », une voix qu’ils ne reconnaitront jamais mais qui leur répète que leur appel est important.


Et dans le champ, juste à-côté (regardez bien, ce serait comique si ce n’était pas si tragique), dans le champ on multipliera les interventions pour les aidants naturels et on favorisera le bénévolat à domicile, alors qu’un caissier souriant, une caissière avenante, c’est souvent tout ce que ça prendrait. Une personne.


Les vieux ne sont pas les seuls perdants. À part nous, il y a les enfants de nos enfants, qui apprivoiseront le monde à travers des bits.


Voilà, Lise G. C’est comme ça que j’en parlerais.