Sous la connaissance
23 mai 2015

1997. Premier séjour en Afrique. Trois semaines aux Jeux de la Francophonie, l’équivalent des Jeux du Commonwealth, mais avec, en plus des marathoniens et autres athlètes, des compétitions artistiques (sculpture, peinture, littérature, etc.). Je représente le « Canada-Québec » (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?) à Antananarivo, on dit « Tana », capitale de Madagascar, avec une nouvelle intitulée « Le Donateur ».


C’est la première fois que je quitte Aurélie, ma fille, aussi longtemps (elle a quatre ans). Nous arrivons à Tana après quarante-huit heures de déplacement, on est tous vannés, et Michel Faubert (qui allait gagner la médaille d’or dans la catégorie « conte traditionnel »), fait le clown dans le bus qui nous amène au village olympique, et il est très bon mon Michel, il nous fait chanter. C’est là que je fais la connaissance de Marie-Jo Thério (qui allait gagner la médaille d’argent dans la catégorie « chanson contemporaine »), et des amis désormais de longue date, écrivains, Olivier Bleys, représentant français et Alain-Bernard Marchand, représentant du « Canada-Canada » (quand je vous disais : faire compliqué).


La soie, des arbres aux feuilles mauves, la couleur de la peau des malgaches (dans le Pacifique, à côté du continent noir, mais une île peuplée aussi par les ancêtres Indiens, genre chocolat au lait, traits fins et doux), la pauvreté, la première rencontre avec Le Clézio et Andreï Makine, deux confrères aussi posés que tranquilles, deux regards profonds qui embrassent le monde. Les cérémonies d’ouverture, grandioses, cinquante mille personnes dans le stade, et à la clôture des jeux, même chose, un peuple en liesse dans le couchant.


Entre les deux, une ville nettoyée pour que le monde ne voit pas la pauvreté, Faubert qui se fait voler son portefeuille sur la place du marché, la « Three horses beer », figurez-vous une grosse Daw tablette, meilleur vendeur dans les marchés ouverts où se transigent les morceaux d’étoffe et les sculptures montées à partir de boîtes de conserves recyclées. Les cérémonies de remise des médailles dans un stade de 10000 places plein à craquer, retenir son souffle quand arrive le jury de littérature présidé par Bernard Pivot, entendre mon nom qui résonne pour la médaille de bronze, descendre les longues marches vers l’estrade et le podium, je me souviens que j’ai trébuché pour me rattraper juste à temps, au grand plaisir de la foule.


Et soudain, au hasard de mes dernières emplettes, ce jeu dit du « Solitaire », une quarantaine de pierres rondes semi-précieuses (une des « richesses » du pays) : améthiste, quartz, épidote rousse, fuchite, etc. Le cadeau rêvé pour Aurélie, d’autant que chaque pierre est étiquetée avec son nom, collé en tout petit, alors je me dis que c’est le présent parfait, un peu cher, mais une fois négocié ça va —  si on ne négocie pas dans l’hémisphère sud, c’est une insulte.


Évidemment, au retour, je montre à Aurélie le socle rond en bois de rose et les pierres, en épelant avec elle les noms bizarres. À un moment, je pars nous faire des crudités à la cuisine, et Aurélie, toujours serviable et le cœur sur la main, entreprend, pour me rendre service, d’enlever toutes les étiquettes afin de laver chaque pierre. Je ne peux intervenir qu’à mon retour de la cuisine et je dis « Aurélie… », mais ma vaillante enfant a déjà retiré la moitié des étiquettes, de sorte qu’au moment de terminer cette chronique, je contemple le jeu sur la table basse du salon, et le diable si je peux me souvenir du nom des pierres ainsi « nettoyées » par le sang de mon sang, on oublie ça,


Mais je me dis : « Sous la connaissance », comme si Aurélie, quatre ans, m’avait suggéré un titre et une attitude. Je me fous aujourd’hui du nom des pierres non identifiables, et je me rappelle au contraire avec délectation, joie de papa, avec quel soin mon Unique travaillait sur chaque pierre pour la nettoyer, et toute la grandeur de son aide minuscule, du soin apporté à son ouvrage, de son support, peut-être de sa foi.


Sous la connaissance reposent nos liens avec nos plus-proches, comme des murmures décodés naturellement à partir d’un alphabet invisible.


Je me souviens aussi des crudités, c’était miam.