Perspective sur la mort d’une chatte
22 novembre 2014

Au moment de rédiger la première version de cette chronique, il pleut, ma chatte de treize ans, Doody, est tout près de moi et ronronne faiblement ; à nos pieds veillent Bocou-Bocou et Veston, deux dynamos canins pour une fois attentifs, on pourrait imaginer qu’ils la sentent s’éloigner. Je sais qu’à la quinzième version de ce texte, dans quelques jours, au moment de l’envoyer à mon rédacteur en chef, Doody ne sera plus là.


Je parcourais les journaux ce matin et lisait qu’en Irak et en Syrie, les chrétiens se font charcuter par les fascistes du Groupe État Islamique, l’assassinat de cinq ingénieurs nucléaires devenant presque un détail. Mes yeux passaient de la progression de l’Ebola dans les trois pays aux prises avec le virus (Sierra Leone, Libéria, Guinée), au couple Hamas/Fatah, Palestiniens ligués contre Israël, mais qui se déchirent entre eux. Je lis que Kiev se prépare au combat en Ukraine, que quarante-trois étudiants ont été massacrés au Mexique, que les jeunes filles enlevées par Boko Haram au Nigeria sont utilisées comme boucliers lors des affrontements armés, que la politique de contrôle des naissances en Inde est un échec total, que les mesures environnementales destinées à éviter une catastrophe planétaire sont bafouées par mon propre « pays », devenu sale de sable bitumineux.


Je ne vois pas beaucoup de lumière sous ce ciel gris de novembre, en somme, et je me dis que nos petits problèmes, amplifiés par le fait qu’on les vomisse et les ravale plusieurs fois par jour sur les réseaux d’information continue ou sociaux, sont peu de choses en regard d’un avant-bras sectionné par une machette ou un rite d’excision. Ils ne sont rien. 


Mais on doit se rappeler, tout de même, que ce qui nous arrive, physiquement, à nous, ici (et surtout au nord de l’Amérique du Nord, malgré les décisions offensantes du gouvernement de très-très droite au pouvoir), existe bel et bien dans son état, et dans l’Histoire du monde, dans toute sa valeur. Notre condition, nos drames, nos petites morts, doivent être traités avec considération, puisque notre histoire nous y a conduit. Il n’y a pas lieu d’en être fier, ni d’en avoir honte, c’est seulement que c’est notre parcours, et ce qui nous arrive est un fait de société tout ce qu’il y a de remarquable, en cela qu’il existe bel et bien et que c’est nous qui le vivons, avec les moyens que nous avons, ou qui nous restent. Oui, nous nous attachons à ce qui peut apparaître trivial en d’autres sols, là où les bombes tombent, là où les têtes sont tranchées devant des caméras. Oui, nous pensons au bien-être de ces bêtes, nous apprenons leur habitude, nous savons à leur démarche, leurs miaulements, leurs aboiements, s’ils sont malades ou en santé. Oui, nous passons dix ou douze ans avec un certain ton dans la voix, nous apprenons parfois à ronronner, nous enseignons à ne pas monter sur un comptoir, ça prend vraiment des années, et ça ponctue notre quotidien, comme un métronome (sortir les chiens, nourrir la chatte, rentrer les chiens, nourrir les chiens, caresser la chatte, sortir la chatte, sortir les chiens). Des riens, mais la vie s’est ainsi dessinée, pour nous.


Cet attachement bien réel envoie assurément un message au monde, à savoir qu’à un certain stade, dans un certain type de société, un certain attachement à de petites bêtes devient l’ordre des choses, pour quiconque aura envie ou besoin de présence, de jeu, de mouvement dans la maison, de douceurs au quotidien, toutes les raisons sont bonnes pour laisser s’approcher de soi ces animaux qui deviennent une partie ardente de notre ordinaire. Il n’y a pas lieu de regarder de haut quelque forme d’attachement que ce soit, voire de relative dépendance, à ce qui s’est hissé au rang d’être aimé : tout ce qui soulève notre élan, appelons cela de l’amour, mérite un infini respect. Il y aura d’intenses joies, et de grandes peines, il y aura un minuscule pincement au cœur, une sorte de remerciement, un ultime quart d’heure assis par terre avec la chatte, puis un autre pincement au moment de la déposer entre les mains de Myriam, apaisante vétérinaire, et une larme aussi, en voiture, au retour.


Le combat va reprendre, c’est certain, la lutte pour les libertés aussi, et notre ignorance, et notre incompréhension, et notre révolte. Mais pour l’instant, Doody, petite chatte fragile : salut douce-Doody.