Grosse tête dure
Anecdote embarrassante et campagne électorale
22 mars 2014

Je suis à La Tuque, au début de la vingtaine. Je suis capitaine de l’équipe des « Arnold et fils », une quinzaine de joueurs de balle-lente dont je ne vous recommande pas la fréquentation, sauf si vous voulez avoir des amis frondeurs pour la vie, ce qui est mon cas.

Nous avons une bonne équipe. Et pas du tout parce que je suis lanceur, mais parce que mes amis sont très, très bons. Par ailleurs, je suis deuxième frappeur dans l’alignement, et là, je me considère un bon deuxième frappeur, genre, vous pouvez mettre une piscine d’enfant n’importe où sur le terrain, et la balle que je frappe touchera le sol à proximité de la piscine.

Mon ami Daniel est notre quatrième frappeur. Un quatrième frappeur est ce qu’on appelle un « slugger », le type pour la longue balle. On le place au quatrième rang parce que l’un ou deux des trois premiers frappeurs, normalement, se rend sur les buts, et si le « slugger » frappe un circuit, c’est payant.

Daniel, donc, frappe au quatrième rang, et il est ce qui se rapproche le plus de moi, dans l’équipe, en ce qui touche ce qu’on appeler une tête de cochon. Deux grosses têtes dures, en fait. Deux bons amis.

Daniel est un si puissant, un si dangereux « slugger » qu’un peu partout dans la province, on lui demande parfois de s’aligner pour telle équipe, pour tel tournoi, ce qui lui confère une connaissance certaine des meilleurs joueurs de la province.

Nous jouons en soirée, en demi-finale, à La Tuque. (Si nous perdons, nous disputerons la finale consolation à 10h30, le lendemain. Si nous gagnons, nous jouerons en finale à 13h00.) À l’époque, nous jouons des parties de sept manches. Nous sommes en fin de 7ème manche, en défensive, nous menons par un point, l’autre équipe a deux retraits à son compte, mais un coureur au deuxième but (le premier coussin est libre). Survient alors à la plaque, contre nous, une espèce de dérivé d’orang-outang trapu qui ne ressemble à un être humain qu’en cela qu’il tient un bâton et qu’il est vêtu comme ses coéquipiers. C’est le « slugger » de l’autre équipe.

Daniel, mon joueur de champ-centre, connaît bien le type en question, pour avoir jouer avec ou contre lui quelque part dans un tournoi. Il me crie : « Bâlle-le… », ce qui signifie donne-lui un but sur balle intentionnel, puisque le premier coussin est libre. Stratégie pleine de bon sens, car on évite ainsi le gros cogneur de l’autre équipe, et ensuite, avec un coureur au premier et au deuxième but, tous les roulés seront bons pour un retrait, et la fin de la manche, et la victoire pour nous, et la finale à 13h00 le lendemain, etc.

Mais, grosse tête de chroniqueur de merde.

Je décide d’envoyer des balles immensément difficiles au « slugger », des balles à mes yeux impossibles à frapper, mais tout de même, pas des balles comme on le fait lors d’un but sur balle intentionnel.

Au premier lancer, la balle tombe bien loin de la plaque, sans que le « slugger » ait tenté d’y toucher. Il semble d’ailleurs un peu surpris que d’une certaine manière, je le « joue ». J’entends Daniel, qui devine que j’essaie de faire le malin et de piéger le « slugger » avec des balles impossibles. Il crie : « Non Jean Pierre. Bâlle-le ».

Mais, grosse tête.

Je lance une balle qui tomberait normalement derrière le frappeur, vraiment impossible d’envisager d’y toucher, mais comme je le prévoyais, le « slugger » ne l’entend pas ainsi, et va vouloir tenter de frapper cette balle (balle fausse sûrement, et donc une première prise). Mais le voilà qui se déplace sous mes yeux avec un agilité stupéfiante, une vraie danseuse de ballet, il virevolte en reculant de trois pas pendant que la balle est en vol, et il te la catapulte par-dessus la clôture du champ gauche, circuit bon pour deux points, nous perdons la partie.

Grosse tête dure, cette fois-là, qui a prouvé par l’absurde que l’empirisme est parfois la seule façon de faire comprendre quelque chose à quelqu’un. L’empirisme, c’est l’apprentissage de la connaissance par l’expérience. Plutôt que de se servir de sa raison avant de foncer dans un mur, et déduire qu’on se ferait mal, on essaie, on fonce dans le mur, et après on sait. Ça frise l’imbécillité.


Pensons maintenant aux élections qui s’en viennent et qui s’en vont.