« Je suis désolé » ou « Je m’excuse »
« Parti » ou « Mort » ?

Même étrange combat
22 février 2014

Appeler les choses par leur nom. Beau et nécessaire projet. Mais belle veillée entre amis, aussi, à se demander pourquoi c’est si compliqué d’appeler un chat un chat. Comment ça se fait ?


« Partir » est un euphémisme, figure de style qui consiste à atténuer ou adoucir une idée déplaisante. (Mon beau-père Roger avait une expression charmante pour représenter la mort. Il disait : « Y a culbuté ».) Roger est mort, d’ailleurs, il n’est pas « parti ». Mon père est mort, ma mère est morte, Raymond est mort, Rémy est mort et mon parrain Gilles est mort. Point.


Qu’est-ce qui nous retient ainsi, devant les mots qui disent ce qu’ils veulent dire ? Je pense qu’il est très important de s’attarder sur ce petit détail qui creuse sa niche lentement, doucement, et qui finit par faire partie d’un ordinaire, d’un manière machinale de parler et de vivre, non pas en se cachant, mais en dissimulant quand c’est possible les choses essentielles à dire et à faire. Peut-être aussi : les choses à méditer. Seul. On finit par oublier leur importance.


Au départ, le fait « d’atténuer » les choses était d'abord utilisé en rhétorique (on pourrait dire : l'art de convaincre), et que pour convaincre, on modifie parfois légèrement la réalité afin ne pas trop déplaire. En politique, on utilise souvent ce principe pour ne pas perdre l'appui du public dans des dossiers controversés. Mais on n’est pas, ici, dans l’ordre politique. On est devant ce qu’on cherche à ne pas voir de soi-même. Qu’est-ce qui nous bloque ainsi, devant les mots très clairs et très simples pour dire les choses ? Et comment supportons-nous d’être nous-mêmes à l’origine de cette langue de bois qui est en train de miner non seulement la politique, mais également la confiance que nous misons en elle ?


Mon denturologiste émérite, Ghyslain, me disait il y a quelques mois avoir adoré ma chronique sur les « Vieux ». « Appeler les choses par leur nom », disait-il ; ça lui avait fait du bien. Ghyslain travaille dans le public, alors il fait attention, et il demandait si j’avais eu des critiques négatives à propos de la chronique en question. Bien sûr, lui ai-je dit, mais je les aime, ces critiques négatives, autant que celles qui me remercient de toucher des sujets délicats. Où s’arrêtera cette manière détournée de ne pas dire les choses, où s’arrêtera ce réflexe d’embellir le laid, où s’arrêtera ce mensonge quotidien ? Est-il possible d’intervenir au quotidien contre ce fléau de la « bonne manière » de faire, de dire, de respirer, de prononcer, de penser, de faire l’amour ? (Vous savez que, maintenant, on « doit » dire, figurez-vous, PPGSP, Personne Présentant une Grande Surcharge Pondérale, pour remplacer le mot: « obèse », qui lui-même remplaçait déjà le mot: « gros »). C’est fou, ça glisse vers le non-sens, là où plus rien ne signifiera réellement quelque chose, et où nous perdrons des repères intimes précieux. Je crois qu’il faut intervenir devant cette glissade du sens.


Un exemple ? Entendez la subtile différence entre dire : « Je suis désolé » et: « Je m’excuse ». Eh bien : c’est notre responsabilité dans l’affaire, une responsabilité assumée. Ça va jusque-là. Vous pouvez être désolé que ma maison brûle, disons, mais si c’est vous qui y avez mis le feu, même par accident, ce sont des excuses que vous devez faire. Les excuses sont la preuve que nous reconnaissons notre implication, voire nos torts ; être désolé signifie qu’on est désolé, ce qui est gentil et appréciable, mais que nous n’avons rien à faire dans l’histoire. (De là, sans doute, le fait que, pour certains, s’excuser est très difficile. Ils ne diront pas : « Je m’excuse », ils diront : « Je suis désolé si ce que j’ai dit t’a blessé ». Tout le sens est édulcoré.)


Si nous ne nommons pas les choses par leur nom, je crains que petit à petit, insidieusement, on finisse par perdre le contact avec la réalité des sentiments, et avec notre responsabilité de « nommeurs de sens », jusqu’au jour où tout le monde s’en lavera les mains en alléguant que c’est la faute de l’autre.