C’est vrai, tout le monde 
est un peu en crisse
22 décembre 2012

Oui, c’est vrai. Mais maintenant, parlons.


Je veux dire : vous me faites part de vos craintes, votre colère, votre courroux (je vous en remercie), mais je n’y peux pas grand-chose, il faut assaillir les pages Idées, les tribunes de lecteurs, évacuer par l’un des orifices connus ce que vous inspire la commission Charbonneau, les omertas, les caisses occultes, les enveloppes couleur marde (et si je peux me permettre, au passage, varlopez donc cette propagande infâme que représentent les médias sociaux, il se trouve tellement de boue là-dedans), sinon vous paverez la voie aux déraillements, aux changements d’abonnements, à la stratification de vos convictions, à des débordements outranciers issus de projets pourtant nobles. Réagissez, sinon vous ouvrirez la voie à la discorde sourde, aux rancunes larvées et à des blessures qui ne se referment pas ou qui se transforment en causes aveugles. (Entendons immédiatement : je n’ai rien contre les causes. La cause étudiante, par exemple, m’apparaît plutôt juste. Mais ses débordements, que ce soit la personnalisation des revendications, la radicalisation du public, la transformation des demandes en conflit social ou en discours électoraliste, sont un déshonneur pour quiconque occupe une tribune. Cet individu démontre son incapacité à oublier le trou au milieu de son petit abdomen, à le mettre de côté pour travailler au bien commun.)


Je souhaiterais qu’ils se très sentent visés, ici, ceux de la gauche OU de la droite, ceux que j’essaie souvent de dénoncer dans ces chroniques, qui manipulent les adverbes et les métaphores, les statistiques, les invectives (tous ces médiacrates, évoquait Baillargeon dans le Devoir, qui sévissent sur tellement de plates-formes en répétant les mêmes insultes à l’intelligence) ; oui, ici, qu’ils se sentent enfin responsables de leurs semences et de leurs vomis au lieu de se retrancher derrière le suranné et si commode : « C’est la faute aux journalistes ». Les médiacrates ont bel et bien maculé la toile, oui, ils ont envenimé les choses, oui, ils ont alimenté le cynisme, et c’est normal que tout le monde soit en crisse. (Votre esprit critique est ici essentiel: ne lisez pas que moi, surtout pas, mais surtout ne lisez pas qu’eux, n’écoutez pas qu’eux. Et s’ils occupent plus que deux tribunes, commencez à vous méfiez.)


À l’approche de ce Noël, tout le monde est un peu en maudit, donc, mais j’espère que nous ne basculeront pas dans le cynisme, et que cette sous-culture issue de l’affrontement et du hockey, cette structure de goons, de tapes sur la gueule, d’assauts verbaux, toutes ces représailles (justifiées) ne ruineront pas nos rencontres. À tout le moins, ne réservons pas ces colères (justifiées) à nos soirées de familles. Contrairement à ce qu’on vous dit, Noël n’est pas le temps de l’année pour confiturer nos différences, c’est plutôt celui de se taire un peu, d’éclairer la lumière qui jaillit des liens tissés au-delà des idées, et de constater que ces liens résistent à des silences souvent inconfortables, certes, dans lesquels on ne sait parfois plus quoi faire ou quoi dire, certes, mais respectons-les et faisons silence ; ne laissons pas le bruit des bottes des médiacrates et de la corruption recouvrir notre murmure patient, auquel il faut persévérer à croire.


Au-delà de ce que je nous pouvons penser, du spectacle désolant offert par les uns et les autres, je vous souhaite de continuer à croire à notre murmure, notre chant, bien plus qu’aux bruits des bottes des salauds.


Beau Noël. Vraiment. On se trouvera quelque part en janvier.