Cultiver un espoir
21 novembre 2015

[Aujourd’hui je me tais : vous connaissez déjà mon avis au sujet des bombes, des attentats et de la folie. Mais vous m’écrivez, et je suis scotché chaque fois. Alors je laisse la parole à une lectrice, ancienne étudiante, Caroline, qui vit en faisant pousser des légumes bios, je vous invite du reste à vous inscrire à ses paniers : legumesdhiverts.com.]



« Cette nuit, monsieur Girard, il m’est difficile de retourner à mon quotidien. Les attentats de Paris bien sûr, mais surtout ce tapage médiatique, en boucle. Quel monde tordu. Je ne pourrai jamais assez remercier la vie d'être née blanche, dans un pays à peu près sécurisé, où je peux avoir des projets, des rêves, des aspirations. Mais parfois, comme cette nuit, je ne m’en sens pas digne, j'ai honte de tout ce favoritisme et ces privilèges. Ce soir, ma vie, mes idéaux, mes actions ne trouvent pas d'échos.

« Je vis au Québec, dans cette société qui connaît l'opulence, comparativement à maints endroits du monde. J'aurais pu naître en territoire occupé, un camp de réfugiés, une réserve autochtone, et tout aurait été différent. Non, moi je peux parcourir le monde sans être embêtée alors que pour l'Autre, quitter son pays, hormis le fardeau économique, est un labyrinthe.

« Le prix de la « stabilité », d'une économie en « santé », ce sont les frappes. Nous avons l'arsenal pour effectuer des assauts chirurgicaux, débarrasser le monde de despotes tyranniques, mais c'est à coup de bombes que nous attaquons. Les morts de Paris sont une tragédie, et les civils tués sont des « dommages collatéraux. » Notre impérialisme déstabilise des pays entiers, confine des générations à l'horreur, comment peut-on leur demander de briser ce cercle de la violence? Je ferme les yeux, je chasse ces images, je suis dépassée, cynique aussi peut-être. Quand avons-nous perdu le droit d'espérer, de rêver un autre monde, de nous révolter ? Je suis paralysée, abrutie. J'ai pourtant une grande responsabilité, parce que je sais que ces guerres se financent à même mes taxes, mes impôts, celles de mes parents et amis. L'armement est une industrie et nous y participons, et il n'y a aucune justification possible. Je me sens impuissante, et complice, monsieur.

« L'Occident a été frappé dans l’une de ses forteresses, la Ville-Lumière, nous n'y croyons pas, mais mon dégoût est tel qu'aucun scénario ne peut m'étonner aujourd’hui. Un passeport Syrien, des ressortissants Français de deuxième, de troisième génération, embrigadés. Justification de nouvelles frappes, et ce doute qui s'installe dans mon esprit. Désormais la vie paisible, emmurée, gardant l'Autre à bonne distance, ne pourra persister qu'avec plus de murs, plus de surveillance et moins de libertés. Mais comment avons-nous pu croire que nous pourrions être à l'abri en réduisant le reste du monde à la misère quotidienne ? Faire la guerre à distance, en ignorant cette misère ; en se lavant les mains ?

Demain, accepterons-nous ce délire de sécurité, l’escalade militaire qu'on nous impose ? Accepterons-nous de basculer vers un totalitarisme, prix à payer pour conserver une illusion de sécurité ?

« Dans leur folie, leur hypocrisie, nos gouvernements, relayés par nos médias, répètent comme un mantra : « Nous serons impitoyables. Nous mènerons cette guerre jusqu'au bout ». Alors moi je demande: « Mais quelle guerre ? » Vous voulez nous faire croire en une guerre contre le terrorisme, l'idéologie islamiste, le monde arabe ? Mais cette guerre impériale, de tous les jours et sous toutes ses formes, cette guerre que vous nous demandez de justifier, est une guerre des inégalités, une guerre pour le maintien de votre pouvoir, vous nos « élites », et surtout ces corporations dont nous sommes les pantins.

« Alors dites-moi, comment pourrais-je retourner à mes activités, comment vivre avec cette conscience ? Comment accepter ce monde, mon instrumentalisation de tous les jours, toute cette horreur, cette violence ? Comment cultiver, dans toute cette atrocité un espoir qu’un jour les peuples du monde se lèveront, s’uniront et clameront : « Ça suffit, plus en notre nom, arrêtons ici notre course et redessinons le monde ». »


Je n’ai rien à ajouter, madame Caroline. Vous, lecteurs ? Vous ajouteriez quelque chose?