« Alloçava? », ou 
pas le choix de sourire
21 mars 2015

Pas certain que cette chronique me vaudra beaucoup de sourires de corridors, dégainés à la volée, mais on me dit « Au contraire, voilà un vrai rien, tu restes dans ta ligne Jean Pierre », alors ce sera ça, on vivra avec quelques courriels miteux, quelques salutations évasives, mais je précise que je n’ai presque rien écrit de tout ce qui suit dans ce texte, il vient de vous et il va vers vous, c’est juste un fait avéré que je livre à votre intelligence, voire votre bienveillance. (C’est aussi, j’avoue, ma manière de dire ce que je pense de la politique telle qu’on la vit aujourd’hui. Je n’écris pas « de nos jours », parce que je ne crois pas que « nos jours » soient très différents des jours de jadis, d’autrefois ou de naguère — ah, je vous vois prendre votre dictionnaire pour savoir la différence, eh ben j’y vais aussi vous saurez. Et ce paragraphe, je le précise encore au cas où ce ne serait pas évident, est une véritable position politique, un engagement, une conviction en somme, vous avez lu Camus ?)


Bref, voici le message quasiment intégral d’une lectrice : « J’aimerais que vous écriviez un truc sur les bonjours forcés. Les employeurs tels que (gligli) obligent leurs employés à dire « Bonjour » et à sourire. Ça sonne faux, et c'est très désagréable, très agaçant, parce que ça se voit. J'ai l'impression qu'on me prend pour une imbécile. Il paraîtrait aussi que ce n'est pas bon pour la santé de forcer ses émotions. Du coup, c'est nuisible pour tout le monde: employés, collègues, clients. Un sourire, ça doit venir naturellement. Je l'ai fait remarquer à une voisine qui travaille chez (gloglo), elle m'a dit ne pas avoir le choix de sourire. »


Ça m’a intrigué, le commentaire de cette lectrice. Alors j’ai cherché. J’enchaîne avec un extrait d’un article tiré du « Figaro » (février 2011) : « Une étude très sérieuse menée par l’Academy of Management Journal, aux États-Unis, révèle que forcer ses émotions ou les nier au travail auraient des conséquences néfastes sur la santé. L’enquête démontre que les sourires forcés lorsque le moral est au plus bas déclenchent des troubles de l’humeur et un désintéressement total pour la tâche effectuée. Une étude du même type, dirigée en 2003 par la chercheuse canadienne Ursula Hess, amenait à la même conclusion : les employés qui expriment leurs sentiments seraient en bonne santé et ressentiraient une forme d’accomplissement personnel. Renier une émotion au profit d’une autre complètement factice peut se répercuter de diverses manières, crises d’insomnie ou mal de dos, par exemple. »


Nous vivons dans un univers de façades. Admettons-le, mais sans capoter, si c’est possible. Comme si nous étions tous à nous-mêmes, seuls, dans notre monde, et que les autres étaient des occasions de rompre le silence mortuaire de cette solitude. « Bonjourçavaouitoi ? », par exemple. Ontologiquement, entendons-nous, ce n’est pas un problème (on vient au monde seul et on le sera dans notre bière — autre détour par le dictionnaire), mais il s’agit de l’assumer, donc de ne pas trop se jouer la comédie, et ensuite on pourra tous pédaler dans la direction qu’on veut, mais avec la tête sur les épaules, avec un sens critique un rien plus aiguisé, afin qu’on ne se prenne pas l’un l’autre pour des valises. La politesse, comme toute chose, quand elle est victime de l’excès, devient un étendard du mensonge. Adresser un bonjour sincère, c’est déjà magnifique.


Si nous y arrivons, il se trouverait même dans notre réussite une variable siamoise de la fraternité. Au-delà des discours qu’on tient avec les gens qu’on rencontre, avec ceux avec lesquels on prend un café ou une bière, que chacun sache, comme dans un complot divin, que nous nous adressons mutuellement à quelqu’un de seul dans la vie, quelqu’un qui essaie de sortir d’un nid, quelqu’un qui nous fait le cadeau de sa présence momentanée au monde, avant de retourner dans sa grotte, comme nous. Il y aurait donc une fraternité grandiose, voire une amorce de complicité totale, si nous nous rappelions de temps en temps que chacun s’en tire comme il peut dans un monde parfois désertique, animé que nous sommes, toutefois, par le désir de ne pas le laisser vide.


Voyez, je n’ai presque rien écrit.