Être une variable
21 juin 2014

Si j’avais un souhait à formuler pour chacun de nous, cet été, ce serait d’être une « variable ». Juste ça. Une variable est quelqu’un que nous traiterons avec considération, et à qui on ne cachera pas son importance. Elle n’est pas ce qui va déterminer notre trajectoire (probablement pas, d’ailleurs), ou qui fera pencher dans un sens ou dans l’autre nos décisions (qui demeurent souveraines), mais plutôt une personne dont nous tiendrons compte, au moment de faire les choses, de les dire, de s’engager, de choisir. Non pas comme un impératif ou une calamité, mais comme une facette substantielle de l’affaire, qui mérite qu’on l’ajoute à la recette : avoir une pensée pour cette personne, au moment de décréter que ce sera la Gaspésie, le Népal ou la Croatie. (Ne surtout pas s’empêcher de gagner le Népal en raison de cette variable, mais avoir une pensée pour elle, et faire en sorte de lui dire, dans un langage qu’elle comprend, que nous tenons compte d’elle.)


« Tenir compte » n’est pas un supplice ou une condamnation, c’est une attitude devant l’existence, une éthique, une marque de maturité. La variable est un élément vivant du monde, qu’en toute position de sujet de notre vie, nous insérons dans la somptueuse équation de nos décisions. Reconnaître pacifiquement l’existence de cette variable est un jalon décisif pour les marcheurs minuscules que nous sommes : la considérer avec déférence atteste que nous avons atteint un certain point de notre trajectoire sensible, en ce qui touche du moins la reconnaissance envers l’autre. C’est un inukshuk qui servira de balise, quand on regardera derrière — et ça va arriver, malgré nos résolutions —, ou alors quand un autre marcheur croisera notre improbable sentier. La variable est un hommage rendu à l’engagement aussi : une sorte d’ange au regard de fée ; quelqu’un qui, quoi qu’il arrive, fera partie de notre vie. (L’inverse de ces réseaux dits sociaux, au fait, où tout individu est jetable.) Si personne n’est une variable importante pour nous (et parfois, oui, décisive), je crois que nous vivons dans des barils ; on en sort pour des salamalecs, des mascarades, des parties de pétanque, des bals masqués, dont on revient roulés dans notre farine, mûrs pour une autre nuit de mensonges.


Je vous souhaite d’être une variable. Je vous souhaite la chance magnifique de faire confiance, et de refaire confiance, si vous avez été troués. Je vous souhaite d’avoir autour de vous quelques élus qui sont vos variables, des électrons libres à traiter avec souci, tact, égard. Quelques amis qui calibreront doucement vos décisions, mais tout bonnement, comme une évidence. Je vous souhaite d’être poreux et vulnérables — même si s’approcher de l’autre, et laisser l’autre s’approcher, est sans doute la chose la plus délicate qui soit, et sûrement la plus humaine. (Être rassuré ; se laisser un peu rassurer : existe-t-il un projet de plage plus attirant pour l’été ?) Et juste en dessous de ce paquebot de souhaits, vous le devinez, une intuition : nous ne sommes pas grand-chose si nous ne pensons pas aux autres, si nous n’avons pas à leur endroit quelque sincère et gratuite attention. Ensuite, chacun son chemin, bien entendu.


Tu ne me dois rien

J’ai eu un mal de chien

À me faire à cette idée

À l’accepter enfin

Est-ce que au moins tu m’en sais gré ?

Chacun poursuit son chemin

Avec ce qu’on lui a donné

Mais toi, toi, toi…

Tu ne me dois rien

(« Tu ne me dois rien », Stephan Eicher.) 


Cet été, je vous suggère Félix Leclerc (tous), Hélène Dorion (« Recommencements »), Umberto Eco (« Construire l’ennemi ») et « Le chardonneret », de Donna Tart, livre monstrueux qui me fait saliver parce que « Le maître des illusions », son premier roman, est marqué pour toujours dans ma mémoire : construction, style, finesse, humour, intelligence chirurgicale, Miami beach, j’étais dans la vingtaine. (C’est Eco, justement, qui disait qu’on doit toujours écrire pour quelqu’un de plus cultivé que soi, ce qui en dit un bout sur l’estime que j’ai pour vous — mon salut, lecteur Réal.)


Allez. Bel été. Rendez-vous sur les plages de l’Alaska. (Pour l’automne, je ne sais pas si on se retrouve, mais les Chroniques de Riens deviendront un livre en 2015, éditions Druide.)