Célébrer la mort
21 février 2015

À Anna-Claude



Les curés qui restent ont encore cette expression savoureuse : célébrer une messe ; célébrer des funérailles. Il n’est évidemment pas question de l’appeler au Banquet, cette mort, on n’est pas des Vikings, mais il semble approprié d’introduire lentement dans les hauts lieux de culte des rituels nouveaux, de nouvelles façons de faire, des intuitions qui pourraient, à l’usage, avoir des bienfaits collatéraux surprenants.


C’est Thérèse, grand-maman d’Isaac, mère de Robert, qui me le faisait remarquer. Elle s’est approchée pendant une des « pauses », m’a pris par les joues en me disant « Ah ben… Jean Pierre à Georgette… », c’était une des grandes amies de ma mère, à peu près le même âge, et elle m’a chuchoté que c’était « spécial », mais qu’elle n’avait jamais vu autant de jeunes à l’église, y compris à la messe de Noël de seize heures, pour les enfants. J’ai levé les yeux et j’ai constaté à quel point c’était vrai et beau, ce régiment de jeunes dans la vingtaine et la trentaine, qui côtoyait un autre régiment de vieux comme moi, et un autre régiment d’encore plus vieux comme elle, dans ces lieux ouverts et trop souvent vides que sont les églises. C’était un peu de bonheur simple, et Thérése était bonne à serrer dans mes bras, bienveillante comme un thé.


J'étais à Sainte-Perpétue, donc, vous le savez, dimanche dernier, et il y avait plein d'énergie, des fromages, des raisins, du champagne et du vin à l'arrière de l'église aménagée en bistro, le logo d’Isaac, plutôt philosophique, auquel j’ai pas compris grand-chose, des banderoles sur lesquelles on le voyait, lui, avec sa blonde Sarah, enceinte de trois mois, ou encore la famille de Robert. Il y avait des gens un peu surpris, puis rassurés, et nous étions plusieurs à rayonner vraiment, dont Robert, France et Pascaline, et on pensait à son frère, à leur fils. Il y avait vingt minutes de témoignages, souvent poignants, suivies par vingt minutes ou on allait se reprendre un verre, puis vingt minutes de témoignages, son ex, sa belle-maman, des amis de La Pocatière où il a fait son cours à l’Institut de Technologie Alimentaire, et ainsi de suite, le roulement aux tables était ruisselant comme une eau, on revoyait des gens vus des années auparavant, la parenté, et le rire d’Isaac, je l’entendais résonner, j’ai serré Dan Rousseau dans mes bras, et embrassé Line, notre mairesse. À la toute fin, à l’arrière, j’étais avec ma très belle nièce Geneviève, et quand ils ont fait joué une chanson composée par Isaac, mélange de rap et de rock mais je n’y connais rien, eh bien Geneviève et moi on a dansé un peu, et j’ai encore entendu le rire d’Isaac, j’ai pris deux des chandelles qu’ils avaient préparées pour nous, avec le texte de la chanson collé dessus.


Je crois que nous nous sommes ainsi aidés, tous, je ne suis pas certain, je me sentais comme les gens d’Honolulu à la mort d’Israël Kamakawiwoʻole (« IZ »), et je fredonnais « Somewhere over the rainbow », son medley célèbre (avec « What a Wonderful World ») — allez entendre ceci, et voyez ce qu’ils font des cendres dans le clip, et lisez les logos sur les voiles des bateaux.

https://www.youtube.com/watch?v=V1bFr2SWP1I


Ensuite, au cimetière, il faisait très froid, ils ont déposé l'urne d'Isaac en terre, on gelait, c’était vraiment frette, les beaux vieux comme Réal disait moins trente-sept avec le vent, moi je disais moins quarante mille, Réal va se racheter une décapotable à l’été, pour fêter ses quatre-vingt ans avec sa Jeannine, une autre des grandes amies de ma mère. J’ai regardé de loin, cette fois, la famille recueillie, les quelques pleurs, j’étais bien, loin et derrière, à distance, j’avais amené une de ces petites bouteilles d’avion, savez, la valeur d’un shooter, je la tenais dans ma poche et dans ma mitaine, au cas où le froid ou la tristesse voudraient gagner, et puis je me suis dit non, ça va, tout allait très bien, je vais aller prendre un dernier verre de vin et un café chez ma sœur, j’ai descendu le rang Saint-Joseph jusque chez elle, et la famille était là, avenante, François, Lise, Michèle, Jean-Pierre mon beau-frère favori, Geneviève.


Aider reste la meilleure façon d'avoir de la peine.


Et danser, même chose.