L’Isle-aux-Coudres, 
les dominos, vous
20 septembre 2014

On dérive, d’accord ? Un tout petit peu. Comme un toutou blond et doux.


Tout ce qu’on « recommence » n’est pas d’emblée facile. On imagine avancer dans les sables, marcher sur les traces d’avant, comme si on cherchait la pointure de nos sandales sous tous ces pas qui ont foulé le sol. On vise bien, on est vraiment dans notre tête, studieux, on ne parle pas pendant le bruit du ressac, on se dit que le dernier amour n’était pas le bon, on se dit qu’on est vraiment imbécile de se dire que le dernier amour n’était pas le bon, on invente n’importe quoi parce qu’on est baisé par cette série de dominos qui régit nos vies et nous emporte dans le fracas de leur stupide et prévisible effondrement, l’un, après l’autre ; l’un, sur l’autre. Je marche à L'Isle-aux-Coudres, pèlerinage annuel, et je pense à vous.


Mais on est prudent, quand on « recommence », n’est-ce pas ? Quand on revient, quand on revisite ? Et on est touchant, dans cette avalanche de petites inventions, d’esquives, de souvenirs-sûrs-et-certains, on dirait de la poudre appliquée sur les joues de l’animatrice par une maquilleuse aux ongles noirs pour faire que la peau bistre de l’animatrice supporte le soleil brûlant des projecteurs, qu’elle n’ait pas l’air d’avoir soixante-quinze ans, pas du tout l’air d’une femme qui demain sera morte d’une bête complication du cœur. C’est le film de notre vie, sans doute, aléatoire et imprévisible, ce qui est la même chose, ou presque. Des acteurs ont changé, d’autres ont vieilli, mais on dirait quand même que tout se joue toujours, dans un étrange et lascif pas de deux, quelque chose cherche à « recommencer », et vous vous rappeler soudainement ce petit air malin, ce sourire en coin, peut-être une musique du temps où les films étaient en noir et blanc. Et vous danser, bel et bien, sur les galets de L'Isle-aux-Coudres.


« Recommencer », c’est aussi, un tout petit peu, « savoir ». Il faut se méfier, donc. Non pas se méfier de ce vers quoi on se dirige, mais bien de la connaissance que nous croyons détenir au sujet du lieu où on se dirige, où on se sent chez soi. Il sera tellement différent. Il faut juste se faire à l’idée de chaque jour apprendre. On « recommence » un repas, une soirée avec un ami, on recommence l’amour, préférablement avec le ou la même — mais ne voyez ici que mon propre petit rapport à la fidélité. J’en aurais des impossibles à vous dire d’ailleurs, cette semaine, à ce sujet, mais on va garder ça pour la brasserie. Disons seulement que je me suis fait chahuter raide, on a même mis ma parole en doute avant de se rétracter et s’excuser (ça nous fait une belle jambe, les excuses, quand le mal est fait, hein ?), alors qu’un seul regard suffit pour embrasser ce que je suis quand je donne ma parole, comme homme. Un seul regard, quand on veut voir, et on voit.


Alors que le chroniqueur, lui, est toujours nu. Il crâne, il est parfois habité d’une étincelle d’intelligence, qu’il dissimule sous un bagout qui donne souvent le change, mais il est nu. Il peut s’appuyer sur l’actualité, sur ce qui survient chaque semaine et qui mérite attention, mais tellement d’autres le font (et c’est génial qu’ils le fassent), mais en définitive, à chaque chronique il risque sa petite peau. Alors, m’adresser à vous sans mandat est une véritable épopée, une expérience que tous mes livres ne m’ont pas apprise.


Voilà. Fin pour de bon de l’intermède estival où on dérive, brèves de comptoir derrière nous (tapez Jean Carmet sur votre patente électronique, succulentes brèves de comptoir), on ne gâchera pas le plaisir que je ressens dans cet endroit que j’ai déjà décrit mais dont je ne ferai jamais le tour, L’Isle-aux-Coudres. (J’ai pensé à vous, et à la chance que nous avons, à cinquante ans, d’être encore en vie, qu’un chauffeur imprudent — même pas saoul — n’ait pas raté un virage et nous ait imprimé le sigle de sa voiture dans le front, tellement chanceux, que signer cette déjà troisième chronique de la saison me fait respirer des rêves d’enfants, des pantoufles neuves, un dernier scotch avant l’aube, et m’asseoir près de la madone de la Pointe-du-Bout-d’en-bas, et vous attendre, peut-être vous allez venir.) En tout les cas, ça me fait très plaisir de penser à vous, comme quoi tous les cadeaux qu’on offre devraient d’abord nous plaire, afin de s’assurer qu’au moins une personne les aime.