« J’ai plus rien à me mettre... »
20 juin 2015


Conclure une saison de chroniques est à la fois émouvant et apaisant. C’est l’idée, assez saugrenue, d’être véritablement en vacances (car un professeur, un chroniqueur, un père, un écrivain, ne le sont jamais : il y a toujours une chose à laquelle on pense pour la prochaine session, il fait 400 degrés en juillet et on découpe un article pour les étudiants de l’automne, on note un titre pour la première chronique de septembre, on achète un chandail pour le retour de Tunisie de la Prodige, on relit pour la soixantième fois le chapitre deux du prochain roman, des affaires de même, on attend aussi que le gouvernement en place nous insulte encore davantage en alléguant qu’on a deux mois de congé pour donner du carburant aux populistes qui entretiennent le mythe).


Mais, fin de saison et je précise tout de suite, fin dans la joie et la légèreté, on ne parlera pas de football — mesdames ou messieurs les jurés, rangez les couteaux, merci, ce texte est parodique, d’accord ? Il se veut simple question posée avec beaucoup de respect aux messieurs (père, fils, mari, grand-père, amant, cousin, mononcle, etc.) : Est-ce que ça vous dit quelque chose, cette petite phrase anodine et souveraine : « J’ai plus rien à me mettre » ? Ça doit éveiller un de ces riens que nous aimons, j’en suis à peu près certain : « Elle » (fille, femme, amante, sœur adorée, etc.), a un certain moment, disparaît dans une chambre, il flotte sur la maison et la terre un silence étrange, et soudain on entend (les tons sont variés, de la douce impatience à la constatation acerbe) : « J’ai plus rien à me mettre… ».


Oh… Il y a apparence de pluie, là. La phrase en soi est fort intéressante, surtout quand on fait un voyage par année à St-Vincent-de-Paul pour donner du linge, et on passe par chez Croteau ou chez Simons au retour. (Détail croustillant : j’ai un ami, Benoit, qui reçoit deux fois par année — au moment de la rage de dents, on va dire — des textos laconiques de sa blonde : « Suis rendue à 300… ». Beau joueur, Benoit répond: « Lâche pas mon amour… ») Mais de mon côté, ça se traduit par une question, très sincère, à ma fille :


« — Tu n’as plus rien à te mettre, c’est vrai ?

— C’est vrai.

— Ah. »


Et je la crois. Ce n’est certes pas une logique dont je saisis toutes les nuances, mais je la crois. (Pas obligé de comprendre pour croire, au fait ; c’est peut-être même antagonique, mais on reviendra là-dessus.) C’est un peu comme la douche. « Trente minutes, Aurélie… Je veux dire, je comprends pour les cheveux d’une fille, tu as une belle chevelure mon amour d’ailleurs, mais après quinze, disons vingt minutes, qu’est-ce qui reste à laver ? » (Il faut préciser que je ne suis pas un exemple, je m’achète des jeans une fois par trois ans, ça prend une demi-heure, et quand je trouve une paire qui me va j’en achète deux ; mes douches ne durent pas cinq minutes, et j’ai le temps de passer partout, et même à deux reprises à des places, mais je conçois que pour une fille, il y a un minimum vital plus lent, se laver est un hommage au corps, le gant de crin devient une caresse et un soin pour la peau, tout ça, je comprends tout à fait tout ça. Mais qu’est-ce qu’on lave après quinze minutes ?)


Il y a là, quoi qu’il en soit, et c’est ce que je souhaite éclairer en cette fin de saison, il y a là, dans la douche comme dans le « J’ai plus rien à me mettre », une beauté immense, qui me touche en plein cœur, un sursaut très humain et une explosion savoureuse, un « faire-fi-de » toutes les formes de limites, barrières, frontières — tous les comptes en banque aussi, mais c’est un autre sujet. Comme si quelque chose s’emparait de « Elle » et que toutes les conceptions, les convictions si longuement mûries pendant les conversations des années qui précèdent s’évaporaient d’un coup, comme si Jinny clignait des yeux, et pouf, c’est disparu tout ça. (Pour les plus jeunes, tapez Barbara Eden, héroïne d’une série culte de ma jeunesse — Jinny faisait passer la fée clochette pour une madame en burka.)