Pont du futur, Chaise de Joliette
et rêves nécessaires
1er novembre 2014

Je ne connais rien à l’architecture, sinon une vingtaine de bouquins qui parle du Moyen-Âge et du cycle des Cathédrales. Mais je crois que les sociétés ont besoin de projets immenses, parfois démesurés, qui leur survivront. On construisait à l’époque des arches gigantesques, comme si on entrait au ciel. Maintenant, on visse les portes le plus bas possible et on a abaissé les plafonds. Sur la place de l’hôtel de ville, à Paris comme dans plein des cités, l’héritage des Anciens, le vrai message qu’ils nous laissent, est ce principe de liberté, d’espace, d’élevé. Que construisons-nous, de nos jours, qui durera des siècles ? Les Anciens nous ont laissé le rêve et la durée, mais nous, que léguerons-nous, à part une dette ? Rien ? Aucune vision, aucun espoir que cela ne se termine pas avec la mort ? Car d’autres, et c’est ça qui importent, vivront après nous, continueront. (Il n’est pas question ici de Dieu ou d’un Au-delà, il est question de l’aventure humaine qui avec acharnement se poursuit : la construction de la Cathédrale Notre-Dame de Reims a débuté au XIII siècle, pour se terminer au XIV.)


Je me ferai ramasser par la Conseil du Patronat, ce soir, mais ce n’est pas le prix qui compte, je veux dire : pas toujours. Il y a autre chose à transmettre. Nous payerons, nos enfants payeront, mais c’est de Grâce et de Hauteur dont j’essaie de parler, nourriture pour les peuples comme pour les individus. Ne pas toujours nous contenter du moins cher ou du plus raisonnable ou du mieux négocié ou du plus habilement magouillé. Viser haut, c’est espérer, c’est se donner la chance d’explorer des lieux dont nous ne soupçonnons pas l’existence, terrestres que nous sommes, et c’est surtout penser à nos suivants. Que ce pont nouveau (que des sots veulent rebaptiser autrement que « Champlain », nouvelle injure, autant que « PET » qui a remplacé « Dorval »), soit une signature marquante pour nos descendants, pas seulement une option pour traverser un fleuve. Ce serait génial de léguer à nos enfants d’autres ambitions que celle de se payer une BM.


Chaise de Joliette


Une chaise gigantesque, dans le parc Lajoie ou sur la place Bourget. On pourra monter sur le siège (l’équivalent de trois étages, un mètre plus haut que les édifices) et sur le dossier (cinq étages), grâce à des escaliers en colimaçon (des rambardes protectrices assureront, leur nom le dit, la protection). À des heures déterminées, location d’un élévateur pour les fauteuils roulants et les poussettes, et citations en métal vissées aux montants de la Chaise. On pourra tout embrasser, de ce promontoire : la Montérégie, les Basses Laurentides, le fleuve, Montréal, le monde. Ensuite, aborder le volet utile (pour déjouer les édiles et leur fixation sur la rentabilité) : chapiteau permanent avec plantes qui supportent l’ombre, spectacles gratuits, participation des gouvernements, dons du privé, bénévolat, rabais volontaire des coûts par les architectes et ingénieurs, scène, musiciens et une partie du public protégés de la pluie sous le siège de la Chaise, lourds plastics déployés pour l’hiver, chaufferettes extérieures, une loge ou deux, aussi. Quelque chose qui appartient au peuple, et qui est gratuit. (Je n’ai rien, mais vraiment rien, contre un amphithéâtre qui sert quarante fois par année, et rien contre une patinoire qui coûte plus d’un million et sur laquelle nos vieux ne vont jamais, mais je voudrais que le rêve de s’élever soit dans le quotidien, et accessible.)


Lanaudière, quel symbole immense, on s’assoit, on lit ou on écoute de la musique (traditionnelle ou classique). L’image de notre Chaise va faire le tour de la planète, et attirer des centaines de milliers de visiteurs — si on tient à emprunter le sentier de la piastre pour quantifier l’audace et le rêve. Ne pas trop regarder, pour une fois, combien ça va coûter, ou à quel point c’est déraisonnable, ou déconnecté, fou, laid, beau. Se donner cette gloire, s’accorder ce luxe, ce lieu de rassemblement, d’unité, de fraternité. Le monde entier nous sera reconnaissant de cette Chaise titanesque, construite avec des matériaux d’ici, et par des gens d’ici.


Il est difficile (droits d’auteurs) de faire paraître une photo de ce que pourrait être la Chaise de Joliette. Alors, pour la chaise donnée ici en exemple (notez bien : c’est un exemple), un merci immense à mes nouveaux amis allemands, dont Simon Mühlbacher, qui a autorisé la parution de la photo (tout le site http://wittymag.com/ est épatant.)




























Photo : WIEHAG GmbH