Magie et foi
1er mars 2014

Magie et foi ? Je sais, c’est antinomique : magie et foi, ça ne dort pas ensemble. Et je m’avance sur un terrain glissant. Mais qu’il me soit donné d’essayer, en profane et avec respect, car voilà : « quelque chose » surgit, parfois, je n’ai pas la berlue ; « quelque chose » sort de n’importe où, d’une idée ou d’un drap froissé, d’un malheur, d’une peine, d’une joie, qu’importe, « quelque chose » survient, c’est la pure vérité, et je ne peux pas dire, comme mes copains : « Ben non, écoute, ça n’a pas une grande importance. »


Car je crois que si, ça possède une grande importance. Je crois, au contraire de mes mécréants de copains, qu’il se trouve, dans notre façon de poser le regard sur une personne ou sur une situation, une occasion de la grandir, ou l’inverse, de l’enlaidir. (On cherche à ne plus dépendre du regard des autres, on consulte plein de thérapeutes, on se raisonne, on se dit qu’on est indépendant et on est fier d’être indépendant, mais je soupçonne qu’on perd quelque chose en le faisant, je devine un enjeu qui dépasse nos justifications. Je sais que je tourne autour de quelque chose d’inclassable et de grand, quelque chose à atteindre, du moins pour moi. Et je suis persuadé que dépendre de l’amour ou de la présence de quelqu’un est une réussite, pas un échec.)


Je me souviens avoir écrit un truc à ce sujet, mais je ne sais plus où. (Eh : 1200 pages publiées en livres, autant en revues ou en entrevues, pitié, imaginez le bordel dans ma tête, si j’essaie de me souvenir où ; aucune idée où ça peut être.) Un étudiant m’a cité, récemment, une phrase publiée il y a dix ans, et qui était exactement le contraire de ce que je venais de dire à la classe. (Cette mémoire trouée, cette passoire en fait, nous appelle à l’humilité, et remet à leur place les vérités figées sur lesquelles nous basons notre monde.)


Ça surgit de n’importe où, donc, et c’est pour moi de la magie pure, un instant de joie isolé du monde, comme fragmenté, et qui existe uniquement dans ma tête. Je ne sais pas à quel point cette variable est importante, mais cette magie opère, à ce moment-là, seulement dans ma tête, il n’y a que moi qui sais, qui vois, et à ce moment-là, même toi, tu seras davantage informée sur notre nuit par ce texte que par ce qui s’est réellement passé. Il faudra que je t’explique, ce que je n’arriverai pas à faire, il faudra que j’écrive, ce que je ferai mais sans rendre la magie comme elle était, il faudra que tu me fasses confiance, alors, ou peut-être que tu aies la foi, afin qu’une partie de ta vie ensommeillée deviennent concrète, par ma parole, et même si elle doit passer par cette traduction évidemment maladroite que j’en ferai. En fait, c’est ce qui est à la fois drôle et terrible et magnifique, tu devras me « croire », et je te souhaite d’y arriver, laissant derrière toi tous tes démons pour regarder au contraire notre joie tranquille. Je vais te raconter, donc, et tu verras, c’est très court, une ou deux secondes de notre vie, pour appâter la magie vers toi.


Je suis un homme qui ne dort pas beaucoup, tu le sais, un homme qui compte parfois tes respirations — ça tu le devines peut-être —, un homme qui déplace légèrement son bassin dans la nuit pour épouser tes rêves — ça tu l’ignores —, un homme qui voit soudain jaillir un pied de sous un drap, pour un peu de fraîcheur, des orteils, un galbe, des tentacules, une immense joie qui sort de sous un drap, je suis cet homme qui applique alors une minuscule pression sur ton omoplate, pression qui elle-même fait en sorte que ta respiration s’apaise, je crois que ton pied a bougé.


Voilà. Tu vois, ce n’est rien, mais tout est là. Je ne sais pas dire autrement qu’il est magique que deux personnes soient présentes l’une à l’autre, dans le même espace, dans le même temps. Deux témoins de l’autre, parfois, et dépendants l’un de l’autre, pourquoi pas ? Et consentants, les deux, à cette étrange dépendance. J’écrivais plus haut que c’était « peut-être » de la foi ? Je me trompais. C’en est, assurément, et c’est aussi de la magie.


Mes copains n’y comprennent pas grand-chose. Ils disent que ça n’a pas une grande importance. Mais, lisant ceci, ils vont peut-être enfin trouver eux aussi un peu de sommeil.