ELLE
1er février 2014

La liberté stupéfiante de la chronique, c’est que je peux vous parler de n’importe quoi, et aujourd’hui, je vais vanter un film, une sorte de publicité en règle, comme si j’étais payé sous la table par le producteur. ELLE est un film de Spike Jonze avec Joaquim Phœnix et Amy Adams, la cruciale voix féminine (premier rôle féminin, je vous le jure) étant assurée dans la version anglaise par Scarlett Johansson, elle-même doublée en français — et brillamment doublée — par Julie Le Breton. Je ne sais même pas si le film sera toujours à l’affiche au moment de la parution, mais débrouillez-vous, il vaut vraiment le coup.


Dans le film, qu’on imagine dans un futur rapproché, Phoenix incarne Théodore, un type qui gagne sa vie en écrivant des lettres d’amour pour les autres (écrivain public ? tiens donc). Incapable de vivre à la fois le bon et le mauvais côté d’une relation (il divorce, d’ailleurs), il s’inscrit auprès d’un système informatique qui devient une voix artificielle (Johansson) avec laquelle il converse, se confie, finissant par trouver la voix virtuelle plus importante que les relations réelles, et il en devient amoureux.


Le public risque de passer un peu vite sur ce film. Le besoin de classer rapidement les choses étant ce qu’il est, ils le ramèneront à une fable sur les dangers de la technologie dans nos vies ; un envahissement progressif du virtuel ; la disparition des rapports humains ; la dépersonnalisation et la solitude ; le repli sur soi dans un monde dominé par les gadgets.  Ce serait non seulement réducteur, mais injuste. Dans ELLE apparaissent un tas d’idées tout à fait joyeuses et subversives, ou du moins, des angles d’approche singuliers sur le phénomène amoureux — et disons que je ne suis pas exactement un deux de pique question originalité de scénario et structure dramatique. Il y a, dans ELLE, des trouvailles émouvantes, des questions délicates (une émotion est-elle moins « vraie » parce qu’elle est provoquée par une machine ? qu’est que l’exclusivité, en amour ? qu’est-ce que la véritable fidélité ? est-ce que nous « appartenons » à quelqu’un ?), une attention magnifique à l'aspect sonore du discours, et la construction de personnages à partir d'un tas de fragilités touchantes, drôles, intrigantes, bouleversantes — si on décide d’embarquer, et d’épouser ces « possibilités de l’existence » que représentent œuvres de fiction (contrairement à toutes les autofictions, qui ne nous renvoient que des images déjà connues de nous-mêmes). ELLE est un regard audacieux, et en même temps sans concession, sur notre ordinaire, en cela que l’ordinaire de nos vies se passe bien sûr dans nos têtes, et que nous y sommes forcément seul. On peut espérer la symbiose amoureuse, mais elle est impossible ; l’amour par contre, lui, est possible, c’est un coup de dés, et seulement quand les deux acceptent les différences et les défauts de l’autre (et cette île minuscule, celle de l’autre, connue de lui seul, où nous n’irons jamais, et où nous acceptons avec bonheur de ne pas aller, c’est un ça-va-de-soi, ce lieu-là, mon amour, ton isolement, et ton retour prodigieux vers moi, après tes moments de solitude).


ELLE porte aussi ce rêve fou : aller dans la direction d'être soi-même, point. Que cette quête passe par la techno, par Moscou ou n'importe quoi, c'est ce rêve intangible que ce film propose, et il le propose avec intelligence, pudeur et humour, en osant des passages d’une sensualité torride, aussi. (La voix de ELLE est quelque chose à entendre… Ouf…) C'est bien plus qu'une fable philosophique sur l'envahissement de la techno, c’est une occasion de réfléchir, de sentir, de ressentir la question immense, le choc amoureux, sa furtivité, et la paix possible, aussi, après la douleur intense, devant la disparition de l’être aimé.


La métaphore technologie/solitude/virtualité/sentiment est probablement ce que lui réserve le sort public, mais on est dans le champ si c’est ce qui se produit. ELLE parle beaucoup de joie, de décision d’aller quotidiennement vers cette joie, et en quelque sorte, de la brièveté en ce qui touche nos possibilités de vivre cette joie, de l'atteindre. Si j’étais prof de philo, c’est sûr que ce serait au programme.


Suggestion : allez voir ce film avec quelqu’un avec qui vous avez envie de parler de l’amour et de sa simplicité, ou de sa complexité, ce qui est à peu près la même chose, l’important étant que vous vouliez tous les deux en parler.