De la difficulté à nommer le porno
1er décembre 2012

L’univers du porno, c’est aussi celui de la censure. (Vous le constaterez plus loin, en souriant j’espère : dans cette logique, l’explication elle-même possède un caractère pornographique, dans la mesure où elle souhaite « dire », ou montrer clairement, tout ce qu’il y aurait à « dire ».)


Bref, censure : celle des autres, mais aussi la nôtre (autocensure, probablement plus insidieuse). Et on ne parle pas ici de cette élémentaire distinction entre le visuel (le film, par exemple) et l’écrit. D’ailleurs, si les sémiologues s’entendent assez bien pour établir la frontière entre porno et érotisme en arts visuels, il est délicat d’établir la même frontière quand on parle de textes. Assez malin du reste (et culotté, sans jeu de mots), le chercheur qui fait la distinction entre littérature pornographique et littérature érotique. Cette dernière, en effet, est, à la base, une allégorie de nos fantaisies respectives, très variables merci. Ainsi, pour un, lire qu’une infirmière rousse en talons hauts supplie d’être basculée contre un arbre en se faisant sucer le mamelon sera (sans jeu de mots) bandant. Pour un autre, les mêmes lignes n’entraineront même pas un sourire. On s’entendra donc pour dire que, très sommairement, le pornographique donne tout à voir, et que l’érotique laisse deviner (ce qui place le lecteur ou le spectateur, mentionnons-le car c’est glorieux, en situation de création). Il semble que loge dans la structure dite « pornographique » une dimension explicite, dévoilée, sur laquelle se dresse (toujours sans jeu de mots) un consensus, alors que nous nommerons « érotisme » ce qui suggère et permet d’inventer. Dans cette logique, toute tentative d’explication est donc une tentative pornographique, sans connotation négative — et on se retrouve au premier paragraphe de cette curieuse chronique de riens.


Re-bref : censure/autocensure. Ce que nous osons dire ; ce que nous n’osons pas dire (à l’autre, à soi-même). Vous ne me voyez pas venir, je suppose (sans jeu de mots), alors voici : il y a plus d’un an, un écrivain que j’estime m’a demandé un texte pour une revue. Après avoir lu l’extrait, je le sentais hésitant. Il m’a dit que ce n’était peut-être pas approprié pour le lectorat visé, et « presque pornographique » — je cite. Il me demandait, sans l’avouer, de le convaincre du contraire, mais je n’ai pas discuté, j’ai constaté, j’ai dit : « Tu crois ? ».  Ce qui était « presque pornographique » dans l’affaire, je n’en ai aucune idée. Je me suis senti comme une actrice porno qui essaie de parler de son rôle et de la profondeur de son personnage. Et j’ai commencé, figurez-vous, à écrire cette chronique, sur la difficulté à définir le porno. (Plus d’un an : misère…)


Un an, pas mal de lectures sur le sujet, de Bataille à Simone de Beauvoir (« Le deuxième sexe »), en passant par Lévinas et Schulz (Charlie Brown), et j’en suis encore aux tentatives avortées, ce goût d’inachevé dans la bouche (non, pas de jeu de mots) en ce qui concerne le porno, sauf à l’effet que tout serait à lire dans une perspective intime, farouchement individuelle, probablement issue des images, des clichés ou des idées préconçues qu’on nous visse dans le crâne. Imaginons qu’Hollywood ait prit le virage porno, plutôt que le tournant romantique, une grosse queue à la place du complet trois-pièces d’Humphrey Bogart, par exemple (pardonnez ce vocabulaire, mais cette chronique est si courte — une p’tite vite…). Eh bien, plutôt que de se taper aujourd’hui toutes ces merdes sirupeuses, films de curé où sont au rendez-vous l’amour, la morale et la musique qui souligne l’émotion (odyssée, huis clos, drame sportif, etc. ; il y a huit structures dramatiques, pas une de plus), on aurait vu depuis un siècle des gens s’envoyer en l’air, sans se sentir coupables, et l’amour n’aurait pas été évacué pour autant, il aurait juste acquis une autre forme. Et je ne dis pas que ce serait mieux. D’ailleurs, « le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » - Georges Clémenceau.