Confidence : le phoque et l’otarie
19 septembre 2015

Je vous livre cette semaine une confidence, en étant persuadé que vous savez la valeur que ça possède. (On ne confie jamais des sottises, et quand on se confie, c’est qu’on croit la personne en face de nous, on lui accorde ainsi une importance immense, dont elle devrait se sentir ennoblie du reste, je crois.) Si quelqu’un se confie à moi, par exemple, je suis immédiatement troublé et emballé ; on dirait qu’elle me donne accès à quelque chose, qu’elle me montre en cachette la bague qu’elle offrira plus tard à son aimé-e. Elle ouvre l’écrin doucement, dans la pénombre, on dirait que tout son cœur éclaire le diamant, et je reprends confiance en l’humanité, ni plus ni moins.  On saisira que j’accorde une grande importance au phénomène de la confidence : il y a la confiance, il y a certaines expériences communes, et en tout cas le partage (inventé ou pas) d’une connaissance (« connaissance », j’y reviendrai plus bas). La confidence est une marque très haute de notre condition, vu le risque qu’elle exige ; c’est comme tendre la main dans noir, vers le bruit, disons un bruit de scie ronde : tendre la main dans le noir vers le bruit d’une scie ronde. La confidence (cet hommage divin, comme la prière), c’est ce que j’essaie de retenir, n’est donc pas quelque secret imbécile que vous refilez à quelqu’un à la va-vite, ou par inadvertance, ou parce que vous avez lu trop rapidement. Quand on se confie, on décide de se fier à l’éthique de l’autre — seule bouée dans notre baignoire quand ça va très mal, au fait, l’éthique.


Alors voici ma confidence. J’ai dépassé la cinquantaine — bien comme il faut, j’avoue : il reste autant d’années d’un côté que de l’autre. Mais j’avais toujours cru, je vous le jure, avant il y a quelques mois, que le phoque était le mâle de l’otarie (quand j’ai révélé ceci à ma fille, après un soupir, elle a dit : « Tu as d’autres qualités Papa. »). Je suis sérieux. J’ai toujours cru ça.


Quoi qu’il en soit de la douce ironie de ma fille, je suis parti sur les sentiers dans ma tête, pour finir par me poser la question de la connaissance et de l’ignorance, et de leurs effets réels dans ma vie. Certes, oui, j’ai sans doute quelques qualités, et tout en étant à des millions de kilomètres du génie, je sais conduire un tracteur, je sais qui est Vasco de Gama, je sais dompter un chien et je fais les meilleurs œufs brouillés du monde — sans blague. Mais le phoque et l’otarie, ça m’avait complètement échappé. Et je suis certain que c’est à cause des associations. Je veux dire : dans notre tête, on fonctionne par associations, et le plus souvent par conclusions hâtives. Nous associons tel détail à telle connaissance présumée, et hop, victoire, la conclusion arrive, et nous pouvons mettre un pied devant l’autre, ranger le dossier et passer au cahier des sports.


Mais dans cette logique, danger, car tout ce que nous voyons se « classera » à peu près immédiatement dans ce que nous « connaissons » (ou croyons connaître), dans ce à quoi on peut l’associer, aussi bien dire que tout ce que nous voyons est à peu près immédiatement aspiré dans le grand trou noir de notre ignorance, et hop, on peut continuer notre valse aussi touchante qu’absurde, dans le quotidien, forts que nous sommes de ces « savoirs » approximatifs qui ne valent pas grand-chose, et dont nous sommes parfois très fiers, d’ailleurs.


Bref, ce sera mal dit, mais on se prive ainsi de ce que nous ignorons.


En d’autres mots, et c’est ici que ça peut devenir intéressant, pour marcher à peu près droit, nous n’avons pas besoin de vérité. Nous avons besoin de vérités, au pluriel, momentanément crédibles (à nos yeux), et nous allons ainsi le nez dans le vent avec une bonhommie émouvante.


Tout ça pour dire que le phoque et l’otarie sont devenus pour moi des leurres joyeux, des occasions de reconnaître la futilité de certaines de mes « nécessités », des fac-similés de connaissances qui ne demandaient qu’à être abattus (je ne parle pas des animaux, ici…).


Vous connaissez, au fait, la vraie différence entre un phoque et une otarie ?


Eh ben : le phoque tombe à l’eau ; l’otarie.