La bêtise
19 octobre 2013

C’est un peu effrayé que je signe cette chronique, aujourd’hui, car elle concerne l’une de mes plus grandes craintes dans la vie : la bêtise. Car on ne peut rien expliquer, rien faire comprendre, à quelqu’un de bête. On doit vivre avec lui, avec ses agissements, avec les conséquences sur nos existences et la sienne.


Voici un fait divers. Je revenais chez moi à vélo (électrique, mais toujours sans l’assistance), sur le rang Sainte-Julie. Je roulais donc à 24 ou 25 km/h, peinard. Un camion ¾ de tonne, vous savez, ces monstrueux cracheurs de diésel capables de tirer des maisons — j’ai pensé une seconde que Stephen Harper pouvait être au volant —, un gros pick-up blanc, donc, m’a doublé et s’est mis à rouler devant moi, à ma vitesse, à une quinzaine de mètres à peu près. De la fenêtre côté passager, j’ai vu jaillir un sac de McDo qui s’est ouvert à quelques mètres de ma roue, répandant son douteux contenu, frites, verres de Coke, cartons de Big Mac, sur l’asphalte (j’ai encore un peu de ketchup sur ma roue ; je me dis que c’est mieux que du sang). J’ai entendu simultanément une cascade de rires gras (jeunes, vieux, je ne sais pas), et le camion a accéléré subitement, dépassant allègrement du double la limite de vitesse permise sur Sainte-Julie, pour disparaître au tournant. J’ai ramassé leurs cochonneries.


Revenons à la bêtise. Je peux très bien parler, avec mon carrossier (Daniel, chic type), de choses assez pointues en ce qui concerne la progression de la rouille sur mon Westfalia, ou des dangers des samares (les petits hélicoptères qui tombent de certains arbres et bouchent parfois la ventilation d’un véhicule). Je l’écoute avec ce que je crois être une relative intelligence ; j’essaie de comprendre. Et nous pouvons aussi parler, lui et moi, de cette chronique et de son petit rayonnement, ou de ce qui fait l’importance d’un écrivain comme Camus (il ne sais pas c’est qui), mais je sais qu’il va venir danser avec moi dans cette zone qu’il connait peu. Daniel va essayer ; il est disposé à le faire. Cette vérité vaut la peine d’être répétée: essayer, pour certains d’entre nous, est une évidence. Quand on se lève le matin, c’est pour être ouvert à apprendre quelque chose. Nous sommes poreux, curieux, disposés à connaître. Dans cette logique, être aux aguets, attentifs, est sans aucune doute une forme particulièrement réjouissante d’intelligence.


Or, la bêtise n’a rien à voir avec la disposition à apprendre, ni surtout avec l’intelligence, dont elle est même l’étranglement. Elle survient quand on agit sans considération pour l’autre, quand on est certain de détenir la vérité ou qu’on applique à la lettre : « Après moi le déluge. » La bêtise est l’absence de dialogue, d’écoute et de réflexion. (Et souvent, la personne bête va jusqu’à se méfier de la réflexion : voyez comment le gouvernement fédéral paupérise la recherche fondamentale, décide lui-même des questions posées par les journalistes et musèle les experts de Statistiques Canada : l’horreur). La bêtise est non seulement l’idée de jeter un sac dans la nature, non seulement de le faire, même avec les risques d’accident et de blessures, mais également, de trouver ça drôle. (Je vous jure qu’on peut retrouver en soi l’envie de serrer assez vigoureusement le cou de quelqu’un ; heureusement, ça passe.)


Alors quoi ? Eh bien, on se retrouve avec des imbéciles dans un pick-up, des gens tout simplement bêtes, mais nous n’y pouvons rien, sinon ramasser leurs bouses. Et c’est ici que se situe ma crainte. Je suis parfois gagné par la peur qu’un jour, les bêtes l’emportent. Certes, nous sommes plusieurs à tenter de valoriser la pensée, à essayer de favoriser la réflexion dans nos écoles, nos champs ou nos brasseries (ou encore à nettoyer la terre après que des crétins l’aient salie ou en aient tiré tout ce qu’ils peuvent de gluant), certes. Mais j’ai l’impression, certains jours pessimistes, que nous ne sommes pas assez nombreux, alors que les bêtes, elles, semblent se reproduire comme des lapins, et peut-être même forniquent-elles sur un lit de frites, dans des boîtes de pick-up blancs.