Jacquouille
19 mars 2016

Dans Les Visiteurs (film de Jean-Marie Poiré avec Christian Clavier, Jean Reno et la magnifique Valérie Lemercier), le Comte Godefroy de Montmirail (Reno) et son écuyer Jacquouille-la-Fripouille (Clavier) sont transportés à notre époque par le maléfice d’une sorcière du Moyen Âge. Jacquouille, au bout de quelques générations, s’est rebaptisé Jacquard ou Jacquouillard, je ne sais plus, et s’est approprié les biens de son maître, ce que découvre Montmirail au contact de sa descendance (Lemercier, déchue de sa noblesse). Les deux hommes sont dégoûtants, ils puent, se permettent toutes les grossièretés, mais Montmirail est noble, alors que Jacquouille est un parvenu qui jouit momentanément d’un petit pouvoir. Vraiment contemporain, et pissant de rire.


Certains de nos élus, c’est moins drôle, dirigent à partir du bas, et vers le bas : ils se comportent en gueux, se nourrissent d’allusions, voire d’obscénités, insultent ceux qui interrogent, lancent des ragots et minent ainsi de la pire manière le tissu social. L’enflure verbale leur sert d’argument : ils empruntent à l’exagération, à la caricature sale, à l’insulte larvée, pour démoniser les esprits divergents. Leur bave (il faut appeler un chat un chat ; certains ne comprennent que ce langage) déshonore leurs fonctions et tue l’esprit citoyen, ce qui fait leur affaire.


Les horreurs récentes de ces mâles alpha diplômés, mais incapables de s’excuser (Diane Lamarre serait « épileptique » selon un ministre de la santé), sont déjà un déshonneur affligeant pour des parlementaires, mais voilà que questionner le seuil d’immigrants a valu au chef de la deuxième opposition (Legault) le sobriquet d’inquisiteur et de raciste. Cette rhétorique de pourceaux n’a rien à envier aux propos infects des rats qui polluent les réseaux dits sociaux. J’ai beau vouloir me concentrer sur des Riens, dans ces chroniques, il faut dénoncer les gorets, tous partis confondus — je répète : tous partis confondus. Il faut qu’ils mesurent dans quelle boue ils traînent la démocratie avec leurs concours de lisier, en prétextant ensuite vouloir rallier les jeunes à la politique ou régénérer la confiance à l’endroit du système. Ils travaillent exactement contre ce que je tente de faire dans la vie avec les étudiants, et ça m’écœure. Un politicien qui carbure à l’exagération est un démagogue, et un politicien qui finit par considérer cet emphysème comme normal est un menteur qui se croit — les plus dangereux, évidemment.


Rappelons, pour être clair, que nous encaissons chaque jour la condescendance de docteurs imbus d’eux-mêmes, qui ont travaillé pour des régimes absolutistes qui règlent leurs désaccords en décapitant leurs opposants. Des individus capables de se persuader que ces collaborations avec des Barbares sont tout à fait convenables, puisque « légales », comme sont légaux leurs placements dans des abris fiscaux. Des gens qui disent ensuite représenter et comprendre le « québécois moyen » alors qu’ils empochent un million de dollars par année, sans compter les exemptions à six chiffres grâce à une incorporation qu’ils se sont votée — et qui n’a aucun lieu d’être parce que leurs carrières sont protégées et leur rémunération garantie par l’État.


Dans Les Visiteurs, à force de circonvolutions sémantiques et de mensonges, Jacquouille est devenu propriétaire du château transformé en hôtel de luxe où la vraie Reine est la carte de crédit des clients (tiens donc, le tout-à-l’économie des chantres de l’austérité — qu’ils n’ont pas la décence d’appeler austérité). Et ce sont ces mêmes chantres effrontés, après avoir égorgé les CPE, les maisons de toxicomanes et les réseaux d’aide aux démunis, qui se targuent de « réinvestir massivement dans l’éducation » pour croiser vent debout vers les élections de 2018 — quand nous aurons oublié l’identité de ceux qui nous ont crevé les yeux avant de nous poser un diachylon sur le bras ; médecins qui se prennent pour Dieu.


Et nous, nous allons encore avaler cette brochette de couleuvres vivantes ?


Eh bien oui, on va faire ça. On va revoter pour ça.


Car ce serait une monstruosité d’admettre que nous avons élu des bonimenteurs.


Ce serait fou de se rendre compte que nous sommes responsables.