La tragédie comme genre
19 mai 2012

La tragédie est un genre théâtral (et nous avons les pieds dedans) à plusieurs variables.


La première est l’amour inconditionnel, la passion, l’espoir, qui se heurtent à la raison, au calcul (exemples fictifs : les Capulet et Montaigu ; West side story ; accessibilité aux études contre une gestion x des fonds publics). La deuxième variable est l’opposant : les difficultés rencontrées. La troisième est l’impossibilité de l’amour (souvent à cause des visions opposées), et la mort de l’un ou des deux amoureux (Roxane et Cyrano, Roméo et Juliette, ou DiCaprio et Winslet dans le Titanic). Et ici survient un élément majeur (que le gouvernement en place et les différents adeptes du bâton comme solution n’ont pas vu venir) : l’âge des protagonistes. Roméo, Juliette et Jack à la proue du Titanic, n’ont pas vingt ans. À cet âge, on aime en maudit, on déteste, la peine d’amour et la perte sont insupportables, souvent on se révolte (socialement ou en retournant la peine contre soi). Vouloir casser cette peine, ce sursaut de vie, est irresponsable.


S’il veut sortir de la tragédie (mais on peut vouloir y demeurer, ou exploiter ses effets), le vrai leader ne confondra jamais suffisance et compassion, laxisme et tolérance, rigidité et fermeté. J’entendais un journaliste de Québec appeler une loi spéciale pour régler le conflit étudiant. (À l’heure où vous lirez ceci, ce sera peut-être le cas.) On aura laissé faire, le peuple sera bien mûr, la cause bien polarisée, on va casser la vague et surfer sur le capital politique accumulé. Ce scénario attesterait que nous en sommes réduits aux méprisants « Étudiants, étudiez ! » de certains chroniqueurs réducteurs de sens. « Aime-moi ! sinon des flics me permettront d’entrer dans ton... cégep. » La logique tragique (mais prévisible) des injonctions. Tout aura dégénéré.


Il faut savoir qu’un conflit, ça se prévoit, et une crise aussi (parfois, l’escalade est espérée, et la « ligne dure », un scénario comme un autre). Mais dans tous les cas, rappelons que les gens que nous élisons sont très intelligents. Continuons de rêver à un monde où les élus brilleront par cette intelligence, mais gardons en tête qu’ils peuvent aussi faire preuve de machiavélisme. Dans cette dernière et terrible possibilité, le laisser-faire qui aboutit à la « ligne dure » devient une stratégie. Puisqu’une crise, ça se prévoit, et une gestion de crise, ça se prépare, ces élus (fins stratèges) voyaient venir, et conservaient une immobilité parfaite.


Un gouvernement responsable (un chroniqueur responsable) flaire les dangers du laisser-faire, et ceux de lendemains qui ne chanteront pas. Mais ridiculiser les étudiants, les invectiver ou les provoquer est plus vendeur (plus de votes, plus d’auditeurs, plus de copies : cellulaires en terrasse à Outremont ou déportations dans le nord : ah-ah). Et soyons certains que ces gens se disculperont, tout sera la faute des autres. (Le journaliste de Québec continuait en disant que le gouvernement avait déjà été « très tolérant » — évocation peu subtile de la parole du Père, à qui on devra la paix car il aura imposé l’ordre. Or, il n’a été que laxiste, laissant les choses s’envenimer.)


On ne s’improvise pas dramaturge tragique.


Les farces plates se retournent contre leurs auteurs, car il s’agit de la plus grotesque gestion de crise que j’ai pu voir dans ma vie. La légèreté avec laquelle la jeunesse a été traitée et la violence du langage de ceux qui ont permis à la crise de se radicaliser font craindre un climat social très volatil, que seuls des irresponsables nourriront de leurs nouvelles invectives.