Inexplicable décembre
19 décembre 2015

Je retrouve souvent décembre avec une fatigue familière (la piscine de corrections à vider) et la tristesse relative de voir partir les étudiants, Québec, Sherbrooke, Rimouski. Normalement la neige vient apaiser cette tristesse, qui se transforme même en joie à l’idée de leur trajectoire, mais cette année, comme en 2001, la neige retarde. (De même, le roman entrepris après la chute des tours est encore en friche, et curieusement, 2015 aura été celle de Charlie Hebdo, de Sousse, de Paris, de San Bernardino.) Le livre s’intitule « Les Putains du père Noël » (il ne s’y trouve ni putain ni père Noël). J’avais loué un chalet avec ma fille sur le bord d’un lac, cet automne-là, abruti par la barbarie, lac rebaptisé pour les fins du roman et qui est devenu lui-même un personnage du livre — comme la neige.


Pour cette dernière chronique, et sans savoir si une bonne idée, je vous soumets le chapitre I du roman (dont j’ai égaré deux cents pages d’un seul clic, dans le cyberespace, en 2006, je vous raconterai cette horreur), car il m’habite toujours (Olga, Antonin, le petit Loïc, parole et vérité, comment hommes et femmes doivent se comprendre sans se mesurer ou se comparer, le silence, la morale des bien pensants, l’hystérie). Un chapitre écrit il y a quatorze ans, donc, après un drame horrible, chapitre que je dépose ici après d’autres carnages, en espérant que la neige viendra recouvrir cette année de feu et de sang.


« 1. Le Lac-à-la-vierge


« au bas mot lesace les femmes qui  nous tenons, et nous en gagnerons d'ide à notre descendance.La première neige s’est posée sur la montagne, cette année-là, avec une retenue touchante. Sans brise aucune, sans heurt, sans gloire ni éclat, mais avec une émouvante timidité, pourrait-on préciser. Elle a recouvert le sol et la surface gelée du lac avec une persévérance monastique, une redoutable efficacité.

« Mais ceux qui prenaient le temps curieux de s’attarder à la très lente chute des flocons pouvaient facilement imaginer, cette fois, dans cette valse lascive, une hésitation, ou quelque gravité démesurée : les indices d’une neige prudente, intimidée. Comme si chaque flocon, en ce décembre-là, s’interrogeait avant de se poser, ou comme si la neige elle-même, tout en souhaitant abriter le sol et ainsi permettre son repos, se demandait si la terre accepterait d’être de cette manière effleurée, protégée, pansée. La terre a mal, et pour la neige, la douleur de la terre est insupportable.

« On aurait dit cette neige compatissante et défaite : très humaine. Meurtrie comme peut l’être une personne agressée, blessée, et laissée sans ressources avec des formulaires qu’elle ne comprend pas. On aurait pu dès lors imaginer que la neige camouflait une âme très haute, une âme qui doutait d’être la bienvenue ici-bas, après tout ce qui s’était produit, toute cette rage et cette rancœur, toute cette violence à la surface du globe, qui promettait le pire pour les siècles à venir, le fracas de tours qui s’effondrent, les cris et les provocations, les pleurs et les éclats d’obus, des enfants brûlant des drapeaux ; cette neige était une mère fourbue qui aurait, cette nuit-là, de fatigue et de honte, laissé pleurer ses enfants jusqu’à ce qu’ils s’endorment, jugulant par tous les moyens la culpabilité que son inaction lui infligeait.

« Antonin Brochu, au sommet de sa chapelle, est très amer. Il crache vers le lac. Ce n’est pas son genre : ça veut dire qu’il est vraiment en crisse, Brochu, pour cracher ainsi. Il garde toutefois sa rage en lui, ce soir encore, comme si tout garder en lui était ce qu’il comprenait de son rôle.

« Mais ça voulait peut-être dire aussi qu’il n’en pouvait plus. »


L’Olympia et le Bataclan


Vous connaissez Reggiani (salut ici à ma belle Joane, amoureuse de son Serge), mais vous ne connaissez peut-être pas l’hommage qu’il rendit vers la fin de sa vie à une brochette de comédiens, de chanteuses, Signoret, Schneider, Brel ; si vous pouvez reproduire l’adresse qui suit, je vous promets un beau moment de neige et d’émotion, porté par la voix d’un des plus fins interprètes que j’ai pu entendre et voir (à l’Olympia, Paris, salle bondée, il était déjà chétif il y a près de trente ans ; l’Olympia n’est pas très loin du Bataclan, au fait.)

https://www.youtube.com/watch?v=XO5GGeozQnk


En résumé : bottes, foulard, marcher dans l’aube, scouich, scouich ; je vous le souhaite, ainsi que plein de neige et de paix.


Cette chronique peut être lue sur le site de l’Action, sous la rubrique Opinion.