Il y a voyage (1)
19 avril 2014

Une tentative avec vous : un feuilleton. Sept ou huit textes, presque à la suite, dans lesquels je vous propose de m’accompagner dans une réflexion un peu fêlée sur ce qu’est le « voyage ». Mon bonheur serait que vous y trouviez une sorte de cohésion, ou l’inverse, mais que de toute façon vous m’en parliez.



Quelques jours avant mon départ pour Ouagadougou, en novembre 2004, j’ai reçu l’invitation d’Isabelle Miron pour un numéro de revue. Je me suis immédiatement souvenu de cette fille, grande, brune, volontaire, très femme déjà, dix ans auparavant. J’ai entendu un bruit familier dans ma tête; j’ai pensé à deux billes lancées dans un tonneau au fond irrégulier, et à ces rencontres itératives dont la vie est faite, ces carrefours qui nous déterminent bien plus que les destinations présumées de nos trajectoires. Mais l’important : ce texte était commencé, et je l’ignorais.

Isabelle et moi nous étions croisés à un lancement rue Ontario, la revue « Trois », je crois. On se connaissait de nom, alors poignée de main, salutations, deux mots échangés, mais de la ferveur dans la poignée de main, de cela je me souviens parfaitement, et j’avais souri, ce qui a pu ressembler à de la sociabilité à ses yeux, mais j’avais souri parce que la ferveur me rassure, comme un gamin devant la lumière.

En lisant son invitation, j’ai revu les lueurs dans les phrases banales échangées à l’époque, chatoiements qui nimbent certains échanges, et je sais désormais que pour moi, ces lueurs sont absolument tout ce qui compte (dans chaque phrase, chaque regard, au-dessus de ce que les gens se racontent: une sorte de générateur électrique duquel surgit le vent, petit moteur intelligent dans lequel l’acharnement sert de piston, et l’ironie d’huile). Je me suis dit : « Dommage, c’est un thème intéressant, on pourrait monter au front et renverser quelques statues ». La façon de faire de cette fille, qui plus est, jurait avec les invitations blêmes et répétitives qui énumèrent tout ce que l’écrivain pourrait explorer dans le prolongement drabe d’un thème imposé (une pratique aussi déprimante que répandue, qui illustre horriblement bien qu’à notre corps défendant, même en écriture, on peut se rabattre sur un avatar du connu). Dommage, me suis-je dit, parce je partais pour l’Afrique, et la date pour donner une réponse précédait celle de mon retour. J’ai donc signifié mon refus dans un courriel poli à Isabelle Miron, en lui suggérant toutefois de contacter Alain-Bernard Marchand, un homme, un véritable voyageur et tout un écrivain, connus tous les trois à mon premier séjour en Afrique, aux Jeux de la Francophonie, à Madagascar.

Déjà dans ces coïncidences (Afrique/Ouagadougou/Marchand, coïncidences que j’inventais évidemment avec le plus grand soin), il y avait bel et bien voyage, et je tiquai une première fois: ce n’était pas seulement Isabelle Miron qui m’appelait dans ce numéro — de revue, de cirque, de siège d’avion.

Isabelle me répondit avec une singulière amabilité et un enthousiasme incendiaire, il y avait un millier de points d’exclamation dans sa lettre, c’était très touchant. Elle me disait qu’elle enseignait cette année en Italie, que le numéro était retardé, que je pourrais y réfléchir en voyage et que j’y étais toujours le bienvenu. Elle m’écrivait en outre que je ne me souvenais assurément pas d’elle, mais que nous nous étions rencontrés une dizaine d’années plus tôt, rue Ontario, lors d’un lancement des éditions Trois…

Eh… Je tiquai une deuxième fois.

Je crois sincèrement que, tapi dans ses coussins, le texte se payait ma tête et me signalait sa présence. Comme si mon ordinaire était de surfer sur quelque anabolisant et que deux ou trois sifflets plus ou moins stridents (intuitions, certitudes, coïncidences inventées, choc de deux billes qui se heurtent) m’intimaient d’arrêter un moment ma partie de football si importante, ma vie en somme, pour « penser à mon affaire » aurait dit mon père, pour remarquer ce qui se passait sur les lignes de touche de cette vie, et qui possédait un caractère d’autant plus essentiel que sans l’autre (cette fois : l’invitation d’Isabelle), je serais passé sans remarquer quoi que ce soit.

Voyage.

Je commençais à m’inquiéter peut-être.