Quitter
18 octobre 2014

Sans évidemment en être certain, je crois que « quitter » n’est pas un geste, mais un concept, une multitude de gestes siamois réunis dans un bouquet. Si vous avez déjà piloté, vous savez ce qu’est qu’une « approche ». Si vous ne savez pas piloter, fermez les yeux et lisez ceci. À l’atterrissage, quand vous voyez venir la piste (c’est l’approche), il est impossible de tenir une assiette stable avec votre Cessna — comme avec n’importe quel Airbus, d’ailleurs. La piste, vous la visez, ni plus ni moins, vous essayez de maintenir le nez de votre coucou dans sa direction, une bourrasque de la droite vous fout la chienne, vous réagissez avec les ailerons, vous descendez avec acharnement vers la piste en calibrant la perte de vitesse, et vous vous posez, avec deux ou trois petits bonds touchants, sur le tarmac. On dira que vous avez « atterri », mais dans les faits, pour être honnête, vous êtes tout juste parvenu à faire décrocher votre engin à trente centimètres de la piste, le nez est retombé, les pneus ont crissé, et quoi qu’on en dise, encore une fois vous êtes sauf, vous avez gagné quelque chose, une sorte de stabilité momentanée peut-être, et jusqu’à la fin de la piste, c’est à une véritable fête intime que se livre votre cœur.


Un concept n’est pas un geste, c’est une succession de gestes, un ensemble brut qui englobe une infinité de petits regards, de minuscules décisions, et qui en font un tout qu’on ne peut guère approcher, ou décrire, que par la littérature. Quitter, donc, est un concept.


Mais qu’est-ce qu’on quitte réellement, dans la vie ? Je crois qu’on quitte un lieu, une personne, ou encore la vie elle-même, c’est tout. (Peut-être, parfois, pensons-nous quitter une attitude, ou un emploi, mais c’est tirer par les cheveux que d’utiliser pour ces départs le mot « quitter ».)


Alors, quitter un lieu. Depuis août, je partais presque chaque semaine, après mes cours, pour Pohénégamook, en résidence d’écriture. J’y ai rencontré des personnes et des personnalités savoureuses, des gens qui s’approchaient de mes chiens, donc de moi, pour parler de riens toujours renouvelés, toujours modulés par un vêtement, un accent, un éclat de rire, une poutine des fois. Je quitte pour de bon ce lieu, cette semaine, avec une certaine tristesse, mais le mot important est « certaine ». Elle est vraie, vérifiable, mais elle est relative, cette tristesse. Car je sais que je roule vers d’autres personnes, d’autres lieux, auprès desquelles et où je suis responsable de dénicher la joie. (Je laisserai au sol les gens qui veulent y maintenir les autres : il y a eu comme une clarté à ce sujet, dans le Témiscouata.)


Quitter une personne. C’est plus délicat. Est-elle morte ? Avons-nous décidé de nous éloigner d’elle (à ce compte, nous ne l’avons pas « quittée », c’est seulement que pour des raisons qui nous concernent, nous ne la voyons plus) ? A-t-elle décidé de s’éloigner de nous (à ce compte, elle fera le décompte de ce qui peut être interprétable, mots, paroles, gestes, des choses qui lui permettront cet éloignement, ou qui à ses yeux le justifieront ; c’est très humain, il n’y a sans doute que le silence et le temps pour s’asseoir près de cette tristesse-là, car il n’y a rien à comprendre, l’autre est insondable : il faut essayer de regarder la mer le plus souvent possible) ?


Quitter la vie. La plupart du temps, c’est qu’on n’a pas le choix. Il s’agit là aussi d’un concept, même si on quitte cette vie volontairement, comme le font trop de désespérés. La mort est un autre bouquet, de brisures cette fois, de ruptures, mais j’aime la voir comme une montgolfière dont l’occupant jette du lest. Une amie, dont la mère est morte il y a peu de temps après une longue agonie Alzheimer, me confiait comment elle se sentait elle-même libérée, comme si elle s’était accrochée aux câbles de la montgolfière, refusant de voir que l’occupante, sa mère, jetait des sacs de sable pour s’élever. Nous avons pleuré sa maman, mais également aperçu son souhait auréolé de libérer ses enfants.


Et plus rarement, heureusement très rarement, on quitte la vie sans mourir, et ça, c’est d’une tristesse inouïe, à faire brailler des veaux. Notre chance est de vivre : parmi tous ces milliards de spermatozoïdes morts le jour de notre naissance, nous sommes les élus pour le concept de cette vie-ci, vivons-là.