« Cul et Comm »
Fin des départements « Arts et Lettres » au collégial
18 mai 2013

Il est rare que je donne ici un avis aussi personnel, mon souhait, dans ces chroniques, étant de parler de quelques riens.



Mais là.



Le ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, monsieur Pierre Duchesne, vient de signer la fin d’un programme d’études au collégial intitulé « Arts et Lettres ». Il sera remplacé par le programme « Culture et Communications ».



J’ai consacré une bonne partie de ma vie professionnelle à soutenir le mot « Lettres », dans ce qu’il implique comme temps pour apprendre, comme œuvres à lire, lentement. Le mot « Lettres » est un des derniers murets devant la vague du rapide, la vague de la surface, la désespérante mode de l’efficacité immédiate. Et les mots, je le rappelle, ne sont pas anodins : ils nous précèdent et nous survivront. Nommer quelque chose est une immense responsabilité. Ceux qui invoquent que « Lettres » fait vieillot, qu’il est repoussoir pour les jeunes, sont des vendeurs de chars, je m’excuse. (D’ailleurs, rendu là, pourquoi pas « Cul et Comm » comme nom de programme ? Les jeunes bourrent leurs textos d’abréviations, ce serait donc alléchant pour eux, non ?) Au minimum, « Culture, Lettres et Communications », ça aurait fait mal à qui ?)



Je suis sidéré devant une décision pareille, qui passera dans le moulinet de l’instrumentalisation du littéraire, et devant le fait qu’on puisse réduire les livres à un « objet culturel » — c’est ainsi que la nouvelle politique du gouvernement Marois nommera les « œuvres ». Œuvre est bien sûr un autre mot dégoûtant.



La culture est le contraire d’un objet. Elle est tout ce qui reste, quand tous les objets, tous les kossins, sont périmés, qu’ils ont prouvé leur prodigieuse inutilité. Tout ce que vous achetez à vos enfants sera demain périmé. Pas la littérature. Pas la culture. La culture, aussi bien dire votre réflexion et votre esprit critique, c’est d’ailleurs tout ce qu’il y a de blanc dans cet article, et je remercie mon rédacteur en chef de le respecter. Oui, le blanc, le silence, prennent du temps et de l’espace, et c’est ce qu’il faut préserver, dans ce monde virtuel où on dirait une course pour savoir qui arrivera le plus vite à la falaise. (Est-ce là le cœur obscur de la décision du gouvernement Marois ?)



Suggestion : déchirez cette page, et envoyez-là à Véronique Hivon, députée de Joliette (970, rue Saint-Louis, Joliette, Québec, J6E 3A4). Elle sera sensible à cette cause. Et prenez le temps. Pas comme pour envoyer, avec un click, votre avis sur la couleur de la margarine, puis avec un autre click, votre avis sur la peine de mort. Non : sur du bon vieux papier, dans une bonne vieille enveloppe qu’on lèche avec notre bonne vieille langue et qu’on dépose ensuite à la poste, dites à Véronique que ça n’a aucun sens d’enlever les mots « Arts » et « Lettres » du quotidien possible des jeunes et moins jeunes. C’est une gigantesque folie.



Je salue ici avec respect tous mes collègues de la province, qui enseignent encore pour un moment en « Arts et Lettres », et en particulier mes camarades de Joliette.