Mylène « grosses boules » Tremblay
18 avril 2015

(Mylène, Tremblay et Morin sont des noms fictifs.)


Je ne la connaissais pas, Mylène. Je suis profondément désolé, et je discerne sans mal le gouffre de mon inaction. Je discerne sans mal le gouffre de notre inaction, et notre responsabilité à tous. « Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons. » (Martin Luther King.) Intervenir est un devoir.


Toujours que : Secondaire trois, je crois, et moi en cinq, un peu fendant. Je jouais au basket, au football, au volley-ball, un peu au badminton, j’écrivais pour le journal de l’école, des fois j’étudiais. Mylène voulait faire de la musique, du piano.


J’avais des camarades de classe qui n’en possédaient pas toujours (de classe), contrairement à la plupart de mes coéquipiers dans les équipes sportives, le sport étant évidemment une forme, un apprentissage, une possibilité d’acquérir le respect de soi et de l’autre. Mais ce n’est pas toujours le cas (la plupart des sportifs respectueux n’ont pas atteint les rangs professionnels, d’ailleurs, et on compte chez ces « pros » un pourcentage phénoménal de testostérone, des couilles pleines sur deux jambes, des trous du cul parfaits, des goujats, des mafieux, des tricheurs, des batteurs de femmes, et qui ne sont pas loin de s’en vanter, ce qui reste sidérant pour un type comme moi ; des gars qui carburent aux hormones, aux cris, on dirait qu’ils se promènent avec une boîte de marionnettes miniatures qu’ils appellent « femmes »). On y reviendra, mais pour l’heure, juste dire que dans le lot des rares imbéciles, parmi mes coéquipiers, il y avait « Morin » — appelons-le « Morin ».


Mylène « grosses boules » Tremblay, donc. Cette toute jeune fille, poitrine généreuse il est vrai, doigts de fée, a marqué mon adolescence et ma vie. Quart-arrière, capitaine, j’occupais une position avec un certain ascendant. (Vous devez vous figurer qu’au football, malgré ce qu’on vous en dira, il y a deux équipes dans une équipe : l’offensive et la défensive.) Eh bien, voici l’aveu : je ne suis jamais intervenu de façon catégorique, faire taire une fois pour toutes « Morin », qui jouait middle-line-backer, à la défensive (c’est-à-dire, l’exacte position où on apprend à détester ce qui s’appelle un quart-arrière ; je répète : le détester ; on leur enseigne que le quart-arrière est une tranche de filet mignon, en quelque sorte, et moi, il est vrai aussi, je ne me privais pas pour articuler « Va faire tes affaires…», en silence, le regardant dans les yeux, pendant les pratiques).


J’ai bien dit ma façon de penser à ce porc, à propos de Mylène (qu’il prenait pour un morceau de viande elle aussi), et devant tout le monde, pour qu’il se fasse une réelle idée du mal qu’il faisait, mais comme un lâche, je ne lui ai jamais rentré dans le lard (il pesait deux fois mon poids, faut dire), je n’ai jamais essayé de le museler comme il y a lieu de le faire avec certains orangs-outans qui ne comprennent rien, sinon leur logique d’étable, des veaux qu’il faudrait sincèrement, au mieux, castrer, afin qu’ils ferment leur gueule de temps en temps, ré-flé-chir, et surtout parce que, quand ils l’ouvrent, cette gueule, ils font souvent mal au monde, ils polluent l’air — vous connaissez sûrement des « Morin », ils travaillent peut-être avec vous.


Alors aujourd’hui, alors que se multiplient les livres et les articles sur les phénomènes d’intimidation, je parle enfin, c’est comme un coming out, et j’invite tous les profs à faire lire ce petit rien, à en parler avec les élèves, les étudiants, et en fait, à ne pas commettre mon erreur : celle de se taire devant les matamores, ceux dont les cris et les rires recouvrent toute la pensée. Pour moi c’est trop tard, cette chronique ne réparera pas Mylène. Mais sincèrement : « Ta gueule, Morin », entends-tu ? Mylène n’était pas un morceau de viande. Et ses atouts, si je peux me permettre, étaient magnifiques ; un vrai cadeau pour le genre humain, trésors à chérir et à protéger, quelle que soit leur grosseur.


Mais surtout : pardon, madame Mylène. J’ai été lâche. Et je porte cette culpabilité, sachez-le bien. Par contre, je sais reconnaître les « Morin » désormais. Et c’est grâce à vous.


J’espère que vous jouez du piano quelque part, une sonate peut-être.