Si j’ai déjà frappé quelqu’un ?
17 novembre 2012

Aujourd’hui, je triche en proférant d’abord un mensonge : je suis encore à Toulouse au moment où vous lisez ceci, d’accord ? (En fait, je suis revenu, mais j’ai vraiment commencé cette phrase à Toulouse.) Alors, à partir de ce mensonge, qui dit « vrai », mes amis, dans nos chimères respectives ? Dans vos malentendus avec votre amour, vos querelles avec vos enfants, votre boss, qui dit « vrai » ? (Et si c’était impossible, dire « vrai » ? Et si, par malheur, la vérité était relative, qu’elle dépendait des expériences, des déductions, de la sensibilité de chacun, ou de la direction du vent ?) Eh bien, si c’était le cas, si la sacro-sainte « vérité » était aussi poreuse, il faudrait être très prudents avec nos jugements, n’est-ce pas ? Très très. Tout le temps.


Je triche, donc, car je viens de parcourir à la fois « Libération », « Le Monde » et « Le Figaro », sur la Place du Capitole, dans un café qui s’appelle « Le Florida » (ça ne s’invente pas), et où les entrecôtes, succulentes, sont hors de prix. Mais en même temps, quand vous lirez ceci, je serai en train d’essayer d’enseigner un peu de littérature et d’inutilité à vos enfants, au cégep : alors, bis, qui dit « vrai », et cela, surtout, quand nous sommes certains que c’est bien « nous » qui sommes dans le « vrai » ?


Bref : délicates, vos questions. Si j’ai déjà « frappé », me demande monsieur Bruno, et je devine que la question est intime, qu’elle lui a déjà été servie comme on invite poliment quelqu’un à monter sur la guillotine, aussi prendrai-je la position de celui qui essaie de s’arrêter au phénomène, et non aux valeurs morales rivées à tel ou tel geste, tel mot. Je suis de tout corps avec vous, Bruno. Le sujet mérite amplement qu’on s’y arrête. Cela dit, cogner sur quelqu’un, figurez-vous, eh bien jamais de ma vie. (Je vous rappelle que j’ai pratiqué à peu près tous les sports visibles, mais ne me suis jamais battu. J’ai eu envie de casser la gueule à trois ou quatre types, c’est certain, mais je ne l’ai pas fait.  C’est comme ça.  Ni remords, ni regrets.)


Par ailleurs. Au-delà de tous les discours qui nous bassinent sur les hommes, les femmes, sur ce qu’il faut révéler ou pas, les adverbes à injecter dans la phrase, les précautions et salamalecs, la colère, les mots qu’il faudrait taire (comme si nous étions des momies), ces mots qui pourrissent alors dans nos corps bien plus longtemps que la rougeur à mon poignet parce que oui, j’ai frappé contre l’arbre, au-delà de tout ça, Bruno, je n’ai pas honte. Gérer sa colère, ses émotions, voilà les expressions que j’entends. Dans la même lignée que : On n’a pas le droit de fumer, de boire, on met sa ceinture, on marche sur la ligne, on ne se fâche pas, on mange bio, on n’est jamais saoul, on est poli. On nous apprend ainsi à vivre sans aspérités, elles qui pourtant font partie de la vie, comme la joie, la peine, la peur, le désir, l’amour. Vue sous cet angle (et quand elle est sommairement aiguillée), elle est très saine, la colère, Bruno. Sœur de l’indignation.


Donc, je n’ai pas honte d’avoir frappé l’arbre. Au contraire, je sais sur « quoi » je frappe, et sur « qui » je ne frapperai jamais. C’est tout ce qui importe. Plus important que les inventions qu’on pourra déduire en me voyant cogner sur l’arbre, ces impressions qui finiront par passer pour ce que je suis, ces raccourcis qui me définiront. Pour le reste, laissons-nous à tous quelques arbres, laissons-nous une saine expression de colère, d’agressivité, de fureur de vivre. Ne confondons pas l’homme qui sort donner un coup de pied dans un ballon ou tronçonne un mélèze avec celui qui gifle un enfant. Arrêtons de tout simplifier, sinon nous jouerons le jeu de ceux qui veulent un monde aseptisé, glacial, privé de faiblesse, donc d’humanité.


Steak-frites, soleil tombant sur la Garonne, je regarde en ce moment même ce qui reste du pichet de rouge en commençant cette chronique, et j’enseigne en même temps à vos enfants.