Il y a voyage (4)
17 mai 2014

Commencé il y a dix ans, à la veille d’un périple en Afrique, et en voie d’achèvement ce printemps ( ! ), ce feuilleton s’arrête sur ce que représente le voyage et l’écriture pour l’auteur.


Je me suis envolé pour Paris le 12 novembre 2004, en transit trois ou quatre jours avant le Burkina Faso. J’emportais avec moi L’usage du monde, de Nicolas Bouvier, conseillé par Alain-Bernard Marchand à l’époque. Nous avions longuement discuté ensemble de ce livre, un ou deux ans après notre retour des Jeux de la Francophonie à Madagascar, en 1997, à un souper de retrouvailles. Je me souviens l’avoir chaleureusement remercié de son bon conseil, et combien L’usage du monde avait accompagné mes pas. En glissant Bouvier dans ma valise, totalement honteux (vous saurez pourquoi dans une minute), mais attentif à ce qui se passait dans mon propre cinéma, je souriais pour deux raisons de fort inégale importance.

La première. Je ne me trouvais pas original, je me disais que tout le monde dans le monde avait lu Bouvier. Imbécile parfait. La seconde. J’ai tiqué une ultime fois, épinglé, totalement sans voix devant la gémellité entre le voyage et l’écriture (entre la quotidienne exploration de soi et celle du monde), et devant le culot renouvelé qu’il faut pour se regarder soi-même en face, sans complaisance, en défonçant surtout nos propres certitudes — ce qui n’est jamais, jamais donné : on peut se cacher derrière tout éclat de voix, tout article, chacun des cours donné, des soupers ou des orgasmes, chacune des pubs réussies ou des injections de vaccin. Nous pouvons justifier absolument tout.

La seule chose qui ne change pas, c’est que tout change. Nous devons être touchants, vus de n’importe où, à vouloir ainsi s’élever contre la rotation de la terre.


Mais si nous évitons de crever nos propres baudruches, ce sera toujours au risque de laisser une part de notre rôle à nos descendants, le risque immonde de leur léguer nos parasites et nos cancers. Une information sur nous est toujours imminente, et elle peut servir l’humanité, ni plus ni moins. Dès que cette information se montre, nous devons la regarder en face, afin de jouer réellement notre rôle de passeurs. Mais le courage peut faire défaut, ou la fatigue nous envahir, ou la raison nous corrompre, ou l’intuition nous aveugler — oui, l’intuition peut nous aveugler. Notre fuite est ainsi toujours possible. Cependant, à tous moments et de chacun de nos pairs peut surgir un morceau de nous, comme un révélateur photographique de ce que nous avons été, de ce que nous sommes et de ce que nous serons. Chaque seconde est gorgée d’enseignement, chacune d’elle reluit de son potentiel épuisant, chacune est une occasion saisie ou ratée d’être en route vers soi. Tous les psychologues à rabais, et même parfois mon cher Guy Corneau, revenu en toute gloire de son cancer (Guy, bien plus sociologue que psy, à mes yeux), nous éloignent de cette évidence en faisant par l’absurde la proposition que ce qu’ils suggèrent conviendra à notre cas.


Mais quoi qu’il en soit, aveu somme toute embarassant à faire ici : en glissant Bouvier dans ma valise, je me suis souvenu que pour d’obscures raisons (en est-il de bonnes pour mentir ? en est-il réellement de meilleures pour dire la vérité ?), pour d’obscures raisons j’avais effrontément menti à Alain-Bernard à ce souper de retrouvailles, et il ne l’apprendra qu’en lisant ceci. En fait, j’avais abandonné L’usage du monde après une cinquantaine de pages, à l’époque, harponné par une autre lecture je suppose, mais je me revois encore très bien à table, près de mon ami, à lui vanter tel passage du bouquin avec éloquence : « Quel écrivain… Quel voyageur… Quelle description de Belgrade et de la Macédoine… » Maudit menteur, Girard. Et Alain-Bernard, aussi con que moi, ou alors complètement humain et bon, de rire et de m’approuver (« Oui, tu as raison... Je n’avais pas vu ça sous cet angle... »). C’est à la fois honteux, déroutant, pathétique et désopilant, mais l’invitation d’Isabelle Miron me remettait devant le type que je peux être : bon garçon, buveur moyen, parfois drôle, loyal comme un Chevalier, mais immonde aussi. Départ ; voyage ; retour.

À la pause, un étudiant vient me confier que je viens de dire à peu près exactement le contraire de ce que j’ai écrit il y a dix ans sur le même sujet. Quelque part, avant de lui répondre, quelque part très loin en moi, je suis rassuré pour nous tous, je voudrais ici fredonner n’importe quoi à l’oreille de tous ceux qui se sont déjà contredit.