Le 1er mai 1996 et Charlie Hebdo
17 janvier 2015

En 2003, je publiais un essai sur les phénomènes de création intitulé « Le tremblé du sens », résultat d'une démarche échelonnée sur plusieurs années qui représentait la partie réflexive de mon doctorat en études québécoises (la partie fiction est un roman : « Les Inventés »). L’essai est composé de textes sur la nouvelle, sur l'individu créateur, sur la quête, sur la construction des personnages, etc.). Il est aussi ponctué, ça et là, de courts fragments sur des sujets variés (l’éducation, la fiction, la nécessité de dire les choses, la liberté.)


En ce terrible début d'année, et avec l’autorisation de VLB éditeur, je reproduis ici le fragment rédigé le premier mai 1996, en vous assurant de mes vœux sincères, et en espérant pour tous une année de lumière pendant laquelle la liberté d’expression, la liberté tout court, vaincront.


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01.05.96


C’est comme si, au contraire, l’alcool accompagnait Freinki (narrateur des « Inventés »), dans ce roman, lui qui ne parvient pas à l’ivresse, même en alignant les scotchs. On dirait que l’ivresse lui est refusée.

(…)

Pendant ce temps, Charles (un autre personnage) fait à peu près la même chose, mais en cherchant à survivre, lui, d’humour et d’ironie. (Ou du moins de cette distance avec la douleur que l’ironie permet parfois d’imaginer.) Entendons Milan Kundera : « L’humour : l’éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l’homme dans sa profonde incompétence à juger les autres ; l’humour : l’ivresse de la relativité des choses humaines ; le plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude. Mais l’humour, pour rappeler Octavio Paz, est la ‘grande invention de l’esprit moderne’. Il n’est pas là depuis toujours, il n’est pas là pour toujours non plus. » (Les testaments trahis, p.47).


Et ce personnage, Charles, qui ne sait plus rire… Charles ne boit d’ailleurs à peu près jamais. C’est étrange.

Encore aujourd’hui, une pensée pour Salman Rushdie, qui ne dort plus jamais au même endroit depuis la fatwa ordonnée contre lui par l’ayatollah Khomeini en 1989.

(…)

« L’humour n’est pas là pour toujours non plus… ».

L’intégriste ne s’esclaffe jamais. Ou, en tout cas, jamais de cet endroit qu’on appelle l’ironie (…) L’intégriste ne rit que de ce qui a été décrété drôle.

Demain le XXIe siècle.

J’ai encore peur.

Mais le roman, quelle puissance.


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Je peux répéter, s’il vous plait ? « L’humour : l’éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l’homme dans sa profonde incompétence à juger les autres. »

Et encore ceci, vous permettez ? « l’ivresse de la relativité des choses humaines ; le plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude. »

Et une dernière: « [L’humour est] la ‘grande invention de l’esprit moderne’. Il n’est pas là depuis toujours, il n’est pas là pour toujours non plus. » 


On l’aura déduit, cette chronique est dédiée aux morts de Charlie Hebdo, mais aussi à ses vivants, de toutes les religions.


Le Tremblé du sens, apostille aux Inventés, VLB éditeur, coll Le Soi et l’Autre, 2003.

Les Inventés, L’instant même, 1999. 640 × 349 - facebook.com