Poches de patates et niqabs
16 octobre 2015

Une fois n’est pas coutume — et je ne promets pas de faillir à nouveau dans ce projet curieux de ne parler ici que des « riens » qui nous habitent tous au quotidien —, mais il y a des sujets plus chauds que je crois nécessaires d’explorer, comme on se tient debout devant le vent : on ne cherche pas à l’arrêter, on veut juste opposer une digne résistance (dans mon cas, et dans le meilleur des cas d’ailleurs : suggérer un moment de réflexion), afin que les gestes que je pose, et ceux que nous posons collectivement, soient un instant questionnés : une sorte d’arrêt sur image. (Vous êtes ma croix et mon salut, vous le savez, alors je vous laisse voir venir ; vous me direz.)


En tout premier lieu, quand j’ai vu le mélange de fraternité et d’insolence que pouvaient dissimuler ces élans ironiques que sont les déguisements pour voter, j’ai souri. Je voyais des Gaulois manger du sanglier avec une madame Leclerc (l’instigatrice de la page Facebook « Je vote voilée »). Je voyais Astérix qui nargue les Romains, et les claques sur la gueule d’Obélix, qui envoient valser les légionnaires par-dessus les arbres. Je ressentais, je l’avoue, un petit sursaut de fierté dans ce rapport à l’humour pour dénoncer par l’absurde d’une situation politique qui dépasse l’entendement — voter à visage couvert relève de l’absurde dans notre société, même si c’est une société de droit (singulier), qui devient lentement, et de manière tout aussi absurde, une société de droits (pluriel). J’espère revenir un jour sur l’immense importance que possède cette différence.


Mais je n’ai pas souri longtemps. Je me suis dit : « Mais qui gagne quoi, là-dedans ? ».


Je connais des musulmans dans plusieurs pays (je pense à mon ami Racine, au Sénégal, prof d’université, une véritable soie ; je pense à Soumaya, marocaine qui m’a offert un Coran pendant nos brèves études conjointes à Laval, sans arrière-pensée, comme une volonté de connaître l’Autre), et ceux que je connais sont des êtres magnifiques, dont je suis fier de revendiquer l’amitié, ou de la mériter.


Je connais moins les islamistes radicaux, sinon comme vous, par les médias (et en fait, se connaît-on nous-mêmes, quand on part à dix-huit ans pour rejoindre le Groupe État Islamique, faussement appelé ÉI, car ce regroupement n’a rien, mais rien, d’un « État »). Ils sont très différents de ce que je sais de l’islam et de ses traditions et rites ou excès (lesquels, l’un dans l’autre, valent ceux de la religion catholique ; j’entends à l’instant ma mère sur son perchoir me raconter que le curé allait la voir chaque année pour lui recommander qu’il serait « très préférable » qu’elle ait plus d’enfants, et pourquoi pas un par année madame Girard ? Vous souhaitez qu’on parle des Croisades ? Là aussi, du sang partout.)


Mais bref : je crois que ce sont les derniers, les radicaux, qui gagnent quand nous renions nos institutions et que nous les raillons en enfilant un sac de patates sur la tête pour aller voter. Ce sont les radicaux qui rient dans leur barbe, c’est le cas de le dire, en voyant que nous travestissons aussi facilement cet exercice démocratique qu’est le droit de vote, un droit obtenu dans le sang par nos ancêtres, et auquel on réserve le sort que réservent désormais les humoristes aux problématiques les plus élevées et délicates qui soient. Les gagnants sont ceux qui cherchent à détruire notre façon de vivre avec leurs menaces de la décapiter à coups d’attentats suicides dont ils n’auront bientôt plus besoin, car nous nous occupons nous-mêmes de trancher les chevilles de cette démocratie et cette liberté qui font notre différence. Les gagnants sont ceux qui n’ont plus besoin de bombes pour affaiblir l’Occident, car non seulement se foutent-ils complètement que vous alliez voter avec une paire de bobette dans le front, mais ça fait leur affaire.


Vous pensez, vous, déguisés, qu’ainsi vous les narguez ? Eh bien vous êtes dans l’hystérie des humoristes, car ce sont les radicaux qui s’esclaffent en vous voyant entrer dans un bureau de vote habillé en Dark Vador. Et ça ne leur aura coûté aucun sacrifice humain pour faire imploser l’hommage que nous devons à cet incroyable droit qu’est celui de voter.


On devinera que je vais le faire à visage découvert.