Arlette et Marie, enfants ingrats?
16 novembre 2013

J’arrive d’Haïti, désolation et ruines, la tristesse dans le cœur, et je constate avec effroi qu’ici, ce dont on parle est une controverse impliquant Arlette Cousture et Marie Laberge… Bien qu’adoptant des approches différentes, elles ont décidé d’éliminer les intermédiaires (éditeurs, distributeurs, libraires, etc.), et de déposer les œuvres futures directement sur la toile. (Décision moins drastique de la part d’Arlette, qui offrira un certain temps son œuvre « papier », pour la faire passer au numérique par la suite.) En bref, elles vont mettre leur « produit » en vente libre, déduisant ainsi l’imposante commission que réclament les acteurs dits « normaux » de la mise en marché d’un livre. Est-ce que c’est leur droit ? Bien sûr.


Mais la question n’en est pas une de droit, elle est éthique : elle nous touche tous, non seulement comme lecteurs, comme consommateurs, mais aussi comme parents et citoyens. Que voulons-nous comme Monde ? Une jungle ou un partage des richesses ? Et quand nos beaux idéaux doivent s’incarner dans le concret, que faisons-nous ? (Précision : je ne parle pas de la qualité littéraire des œuvres. On peut les aimer ou pas, les suggérer, les planter, c’est selon, et leur « qualité » littéraire devient une discussion de brasserie — que je tiendrai avec joie avec qui le voudra.) Mais alors, de quoi est-il question ?


Arlette et Marie, à leurs débuts, ont bénéficié largement de l’appui des « intermédiaires » (pour les commentaires critiques et les efforts de mise en marché, d’une part, l’appui de leurs éditeurs et distributeurs ; pour leur visibilité, leur présence concrète (je vais répéter ce mot : concrète), l’appui des libraires. Leur décision ne s’appelle pas seulement laisser tomber une structure qui leur a permis de s’élever, c’est aussi laisser tomber ceux qui leur ont donné tribune. Assez indélicat, on va dire. « Aurélie ma sœur », superbe pièce de théâtre de Laberge (tu te souviens l’avoir dédicacé pour ma fille, Marie ?), n’a connu une certaine audience publique que parce que des libraires l’ont mis en vitrine. Et Marie est complètement dans son droit, je répète (« un droit que je défendrai » etc., Voltaire et le reste.) Mais bienvenue, reconnaissance et solidarité. Sommes-nous devant des enfants ingrats, qui quittent le foyer sans égards à l’endroit de ce qui a permis de se mettre au monde ? Je ne sais pas.


Conséquemment, par contre, ça vient changer la donne pour les éditeurs et les libraires, qui misent sur de gros titres dans les catalogues ou sur les tablettes, pour permettre la publication de livres moins immédiatement populaires. Ils publient ou mettent en vitrine des « risques », dans la mesure où la plupart des livres ne font pas leurs frais, mais ils proclament ainsi bien haut la singularité d’un peuple, d’une nation, d’une partie du monde, assurant la diversité de la littérature d’ici. (Décevant, mais pas étonnant, dans ce contexte, que Marie ait changé complètement d’idée, en deux-trois mois, à propos du prix plancher, et de l’interdiction pour les mammouths comme Wal-Mart ou Costco de vendre leurs livres sept dollars de moins que le libraire.) Et c’est sans compter les effets collatéraux dévastateurs et prévisibles sur le DPP (Droits de Prêt Public des œuvres en bibliothèques), sur les subventions globales à l’édition, sur Copibec (la photocopie des œuvres), etc.  Ça peut vous sembler lointain pour vous, mais je vous jure, ça nous concerne au premier chef : quelle société voulons-vous ?


Voilà, je vous livre ces quelques réflexions en pensant à l’analphabétisme en Haïti (un peu plus de 50%, et près d’un milliard dans le monde), et je me dis qu’on gosse sur des broutilles dans ce coin-ci du monde où on ne pense qu’à soi. (J’espère, du reste, que les gens des « vieux » médias — revues littéraires, quotidiens, mais aussi télés et radios —, serviront la même médecine à ceux qui ne visent que le numérique : pas d’articles papier ou d’interviews sur ces œuvres-là, ce serait logique.)


J’entends Arlette demander : « Est-ce que vous accepteriez de ne recevoir que le dixième du fruit de votre labeur ? » Seigneur… Oui, Arlette. À ce jeu populiste, je rappellerai qu’un travailleur à la Kruger gagne à peu près 60 000, et son patron 10 millions (autour de 6%, donc). On fait dire ce qu’on veut aux chiffres, mais pas à une éthique, quand on en a une.