Craindre et marcher dans le rang
16 mai 2015

Ce soir, ciel de brunante épais et lourd, on dirait que les nuages ont mal aux cheveux, on a fait le tour de la maison deux fois, et chaque fois on a vérifié si on avait bien verrouillé les portes. Caractériel ou obsessionnel, on ne sait plus, faudrait chercher, mais on n’a pas le cœur, le goût. Ce soir on barre les portes, et ce n’est pas seulement les « fermer à clef », c’est vraiment « barré » (et c’est dit avec le ton inimitable de Reggiani, celui du renoncement et de l’épuisement, dans une chanson assez méconnue et très belle : « La chanson de Paul », qui commence par : « Ce soir je bois… » ; allez entendre ça sur youmachin.) On barre partout, on veut oublier d’où vient cette peur, et qu’importe, la source s’embrouille dans les explications qu’on a besoin de lui clouer dans le dos pour espérer trouver le sommeil.


Ce n’est pas l’habitude, mais ce soir on craint. C’est une petite onde grise, ce pli rare qui vous apparaît au front, cet autre ami disparu, ce souvenir triste, ce proche qui vous a menti. On ne sait pas pourquoi cette peur sourde, c’est peut-être celle du noir, de la mort, de l’étranger qui rôderait à l’extérieur ou en nous, on interroge un peu nos rêves de la nuit d’avant, ceux dont on se souvient, mais on se souvient d’à peu près rien, faudrait se mettre à noter nos rêves. Ce serait génial, écrire nos rêves. On aurait plein de sens à aller pêcher dans ce foutoir, et on ne se priverait pas pour tordre le cou des roches. Oui, demain, on s’y mettra, on notera tous nos rêves, et on leur donnera un sens. Ainsi, on pourra oublier.


On en a déjà parlé autour de nous, de cette crainte larvée, si répandue, qui nous assaille parfois, et qui nous a été bien enfoncée dans le crâne par tous les vendeurs d’assurance du monde : on barre les portes de la voiture, les portes de la maison, on ferme les volets, on range les dictionnaires sous clefs, qu’est-ce qu’on est soigneux dans ces tâches nécessaires — et puis d’ailleurs qu’est-ce qui est écrit en petit-petit au bas du contrat d’assurance, que si on ne le fait pas, les primes seront plus élevées, c’est bien ça ?  Alors à double tour, les portes, pas à peu près, que tout soit bien à l’abri, protégé sous une montagne de précautions qui finissent par gruger la plus grande partie de la surface consciente de notre quotidien. Et notre liberté. On vit avec réserve, circonspection, aux aguets, rivés au sol. On finit pas s’habituer à cette immobilité confortable.


On a également déjà essayé, à quelques occasions, d’amener cette affaire-là (les primes plus élevées, les punitions, les menaces qui nous tiennent au sol) sur le sujet. Comment se fait-il qu’une industrie milliardaire se nourri à la peur (qu’on rebaptisera « prudence ») ? On a déjà essayé, mais vaguement, sans conviction, on n’est pas allé au bout de notre pensée, on a eu peur, justement, de passer pour un fouille-merde, de casser le party, on a eu peur d’être un type éveillé dans un dortoir, alors on s’est tu. (Dieu sait pourtant qu’un voleur décidé ne sera pas ralenti par une porte fermée à clef : à la limite, laisser une porte déverrouillée finit même par la sauver du sort que lui réserve le pied-de-biche.) « Quelque chose », on dira, se permet donc de s’immiscer en nous, de s’emparer de notre spontanéité et de notre créativité, ces deux purs-sangs, et de leur passer le garrot.


Ce qui me terrorise dans les défilés militaires, ce n’est pas l’obéissance des troupes, c’est la symétrie parfaite de la marche cadencée — ou la négation parfaite de la singularité de leurs membres. Et que pense un gouvernement, d’après vous, devant des gens immobiles, qui se taisent ? Il est content. Et que fait un gouvernement devant des groupes en mouvement, qui auraient le pouvoir de l’ébranler ? Il les égorgent avec les moyens dont il dispose. Il les fait taire, en dressant contre eux la population que ces groupes servent.


On fait le tour de la maison, ce soir, on sent la vie comme une grotte profonde ; dans le noir, on fait une dernière tournée en pestant contre les vendeurs d’assurances et les politiciens aveugles ; on se dit que si on a changé le nom de l’assurance chômage pour l’assurance emploi, on pourrait avoir la décence de faire de même avec les vendeurs d’assurance, qui sont bien plus des vendeurs de peur. Et on comprend que plusieurs d’entre eux ont été élus.