Je suis Américain
16 février 2013

Un lecteur attentif me demande pourquoi j’ai fait allusion, dans une chronique ancienne, à la différence entre « Américain » et « États-Unien ». En guise de réponse, je lui offrirai ici un extrait d’un billet signé il y a quelques années dans « Le Devoir » et dans « Libération », en France, du temps où j’écrivais des choses sérieuses.


« Chaque fois que nous utilisons le mot « Américains » (avec ou sans majuscule), en parlant des « États-Uniens », nous resserrons une corde autour d’un cou. Pour une impressionnante partie de la planète, la politique « américaine », c’est le gouvernement des États-Unis; le football « américain », c’est celui qui se joue en dessous du 45e parallèle avec un ballon ovale; le cinéma « américain », c’est celui d’Hollywood. Et quand on lit « américain » dans « Le Monde », « Le Devoir » ou « La Presse », c’est des habitants des États-Unis dont il est question. Au fil de mes lectures, j’ai la gorge serrée, j’avale croche.


« Car chaque fois que nous utilisons, par méconnaissance ou paresse, le mot « Américain » pour désigner ce qui est « États-Unien », nous plions docilement les genoux et nous participons au rapt d’une identité. (Exactement comme si moi, Québécois, j’utilisais sans distinction le mot « Européen », et que je disais des Espagnols, par exemple, ou des Allemands, que ce sont eux, les « Européens ».)


« Nous avons la responsabilité, au quotidien, de faire admettre et respecter ce que nous sommes, et de tenir à nos noms comme à une identité première. Nous avons aussi celle de ne pas laisser les mots à la disposition des plus forts, des apparemment plus puissants — ceux que nous lisons, ceux que nous élisons. Plusieurs conspuent le rôle des États-Unis un peu partout dans le monde. Ils contestent cette hégémonie sur toutes les tribunes et cravachent à peu près chacune des décisions « impérialistes ». Mais en même temps, ils reviennent chaque soir dans leur crèche du Sorel, de Villejuif ou de Brossard, et ils penchent la tête devant cette hégémonie. Ils consentent ainsi chaque jour, dans le langage, à sa victoire : ils la confirment.


« L’impérialisme est d’abord langagier. Et le langage n’est surtout pas un détail. Il est ce que nous accordons à l’autre comme pouvoir de nous définir, ce que nous lui accordons comme ascendant. Avant les croix, les bannières ou l’occupation des territoires, l’impérialisme réside dans le langage. (Voyez cette force en action, messieurs : dites de temps à autre à la femme que vous aimez qu’elle est belle, et constatez, dans dix ans, qu’elle sera encore plus belle.)  Cet acharnement à tenir sa langue, si je puis dire, est du reste ce qui rend si noble le travail de certains autochtones pour préserver et faire vivre leur culture.


« Le mot « Américain » doit se lire dans le sens continental du terme (le seul qui vaille) : une des nations des Amériques. Je suis Québécois, et je suis Américain. Je suis bel et bien d’Amérique et je le revendique, comme le Brésilien ou l’Argentin, et pour cette raison, comme Québécois, j’ai besoin de vous. Lançons ensemble une minuscule révolution langagière, une clarté montée en neige, un sursaut de fierté. Intégrons notre identité dans le langage, opposons-nous de la manière la plus pacifique qui soit à toute forme d’impérialisme en nommant simplement les choses par leur nom, et en reconnaissant surtout que oui, c’est vrai, ce n’est pas un détail. Commençons par dire « états-unien » quand il s’agit des Etats-Unis, et « américain » quand il s’agit de l’Amérique, par exemple. C’est simple. Supportons un moment les quolibets qui viendront, et tenons bon dans ce tout petit pari.


« Intuition: la reconnaissance de l’identité singulière des peuples, et la force pacifique des mots, aideront à ouvrir les portes de ces paix que nous souhaitons tous. »


Les mots nous précédent. Admettre cette évidence dans l’ordre du politique ne devrait pas être si compliqué.