255
15 octobre 2011

Cette semaine, un chiffre, pour essayer de se faire une idée des proportions, du nombre, et surtout que tout nous dépasse, que tout échappe à notre compréhension du monde, souvent à cause du nombre.


Partons de ce chiffre : 255 à la minute. 15300 par heure. 367200 par jour. Le temps de parcourir cette chronique, à raison de 255 à la minute, tenez-vous bien, 1000 enfants seront morts sur la planète. Êtes-vous capables de vous figurer ça ? Et le temps que je l’écrive, cette chronique, eh bien c’est fou — je devrais me taire, car vous le révélant, vous saurez que vos doutes sont justifiés, que je suis débile: mais voilà : une chronique, cette page, exige environ 12 heures d’écriture, sans compter les lectures faites en parallèle pour la nourrir.  Juré. (Mais elle est écrite, cette chronique, par contre, elle n’est pas chiée, on en convient.)


Allons plus loin. Vous consacrez combien de minutes par semaine à lire les gens qui vous serinent ce qu’il faut penser, ce qu’il faut déduire, pour qui voter, les gens capables de vous séduire, ceux qui vous vendent des gugusses, des attitudes, des jurons, des façons de respirer, des aspirines ? Combien consacrons-nous de temps à être des valises bourrées jusqu’à la gueule par les démagogues payés à la ligne ? (Vous savez que plusieurs des chroniqueurs que vous lisez sont payés à la ligne ? Non ? Eh bien apprenez-le, et comptez à partir de maintenant le nombre de leurs paragraphes qui se terminent par un mot ou deux, un adverbe ajouté ici et là, pour faire une ligne de plus, ligne rémunérée entre un et dix dollars, oui, vous avez bien lu, dix dollars la ligne, et ce seront souvent ces moralistes, les plus invertébrés de vos interlocuteurs, qui vont ajouter des adverbes inutiles pour allonger leur texte. Douze lignes de deux mots, dans une chronique normale du Journal de Moscou, par exemple, ça fait cent dollars de plus dans la poche du chroniqueux. Et si on signe 200 chroniques dans une année, ça fait 20000 de plus, juste pour les lignes de deux mots. Peuvent bien, ensuite, faire la morale, dénoncer les scandales dans la construction et vomir sur les méthodes fallacieuses.


Cette semaine, vous l’aurez saisi, coup de gueule, j’en ai un peu plein le dos, le cul, le tombereau, pour évoquer qu’il importe assez de ne pas perdre trop de temps en fadaises, en pensant que nos idées politiques sont déterminantes, que chacune de nos décisions, de nos colères, de nos revendications, nos demandes, nos attentes, chacun de nos jugements, de nos votes, de nos engagements, sont des convictions. Nous sommes souvent des pleutres, moi le premier, et deux cent cinquante-cinq enfants mourront avant que vous ayez fini de lire ceci.


Et combien d’autres crèveront, pendant que nous lisons les blogueurs de merde et écoutons les animateurs de merde, qui nous disent quoi penser, je ne sais pas ? (Certains sont pertinents ; d’autres nous emplissent comme des outres.) Vous me lisez, vous lisez peut-être Facal ou Foglia, vous regardez le gars de Huntington ou l’autre humoriste incendiaire du Journal de Moscou (et je ne parle pas de Beaudry), c’est OK, continuez, mais si vous pressentez désormais que certains vous bourrent, vous gavent comme des oies (tous ces « je-ne-sais-pas-si-vous-êtes-comme-moi-mais », toutes ces majuscules vissées sur le texte, pour nous désigner à nous, les imbéciles, quelle est la partie importante à comprendre), eh bien ayez la décence de cesser de les encourager.


Chaque minute où vous acceptez de vous faire emplir: 255 enfants.