La nuit où il devint un homme
15 novembre 2014

À la lumière des révélations récentes de tant de femmes qui ont subi les assauts ou l’intimidation de tant d’hommes, je publie aujourd’hui, avec l’accord des Éditions L’instant même ©, une nouvelle parue dans « Espaces à occuper », en 1992. (J’insiste : c’est de la fiction.) Il ne s’agit pas d’une « contribution » au « débat » — car débat il y aura, et il faudra éviter les dérapages dans ces dénonciations par ailleurs essentielles. (Certaines en sont rendues à parler « d’allusions déplacées », par exemple. Restons prudents, svp : « Vous êtes bien jolie », est-ce que c’est une allusion déplacée ? Attention de ne pas tous nous transformer en police comportementale ou sémantique.) Il ne s’agit pas non plus d’un commentaire sur l’attitude de ces invertébrés qui croient que tout leur appartient, mais plutôt d’un retour salutaire, pour moi, sur le rôle de témoin que peut jouer l’écrivain, et à toute la puissance que possède la fiction.



Elle s’appelait Danielle. « Avec deux ailes ! Hiii-hiii ! » et son rire qui éclate. Folle et belle, Danielle, comme une mousse aux fraises en train de se faire. Ils se connaissaient depuis longtemps. À dix-sept ans, trois ans c’est une éternité. Ils sont arrivés chez lui, dans son nouvel appartement de cégep, en s’embrassant sur la bouche, bouches grandes ouvertes, langues audacieuses. Ils se bécotaient souvent et se caressaient parfois, depuis le retour d’une activité sportive, en autobus scolaire. (« Tu peux dormir sur moi si tu veux. » « Je peux ? C’est vrai ? » Elle avait posé sa tête sur son épaule et dormi.)


Ce soir-là ils avaient bu, et lui beaucoup plus qu’elle, vu cette étonnante gêne, mais tous les deux demeuraient prudents, vigilants, sans trop savoir cependant si c’était bien raisonnable de le demeurer. S’ils se soutenaient l’un l’autre, en entrant dans l’appartement, c’était pour éviter de trembler.


Chez lui, elle a omis de suspendre sa veste dans le placard. C’était la première fois qu’elle oubliait. Ils ne faisaient pas de bruit en raison des colocs mais ils respiraient bruyamment. Ils se tenaient par la taille en arrivant dans la chambre.


Il l’embrassait un peu partout en essayant de la déshabiller. Il l’embrassait pour ne pas la regarder dans les yeux. Il était déjà maladroit avec les boutons de la blouse, alors quand il a senti les mains de Danielle sur son ceinturon, il n’a plus su défaire quoi que ce soit, y compris le soutien-gorge, sidérante invention. Elle s’est occupée de tout ce matériel.


Ils se sont étendus.


Le lit simple de cégépien, collé contre le mur de la chambre minuscule, s’étira sous eux, devient double, puis Queen et King.


Il baisait les seins, les épaules, il appuyait trop fort, elle le lui a murmuré, il a appuyé moins fort. Elle le serrait dans ses bras, elle a liber sa main droite et touché son sexe. Il a tressailli. Elle a pétri le membre du bout de ses doigts, puis dans ses paumes. Elle l’a dirigé vers sa toison, et ensuite sa main est devenue tremblante, hésitante. Son autre bras enserrait le corps avec moins de vigueur.


La chaleur était telle, dans le lit d’eau immense qui couvrait désormais toute la surface de la chambre, qu’il poussa un peu, certain que c’était là ce qu’il fallait faire, et son gland disparut dans l’ouverture brûlante.


Elle se raidit, cessa de respirer. Il s’immobilisa. Il entendit : « Non. »


Il était presque en elle… Il ne comprenait pas que son corps ne respire plus. Il dit : « Je t’ai fait mal ? »


Elle le rassura : « Non, non. » Sur un autre ton, elle répéta : « Non. »


Il releva la tête, il croisa enfin son regard.


Ils se fixèrent ainsi, l’un presque dans l’autre, pétrifiés tous les deux au-dessus de la tempête. Elle fit non de la tête.


Il retira le peu qui était déjà engagé. Il se laissa retomber sur le côté, leurs estomacs se touchaient, et sa bouche à lui, après une longue minute d’immobilité collégiale, commença d’appliquer sur les petits seins très fermes de Danielle de tièdes baisers. C’était sucré, très bon, mais quand son corps à elle recommença à respirer, ce fut bien meilleur. Il caressa le ventre et les hanches.


Danielle, alors, le serra très fort.


Si fort, qu’il l’aime encore.


Et il se demande vraiment, chaque fois qu’ils s’appellent, chaque fois qu’ils se voient, si elle se souvient de cette nuit, si elle sait tout ce qu’il lui doit. La nuit où il est devenu un homme.