S’agenouiller
15 mars 2014

J’ai assisté récemment aux funérailles d’un beau monsieur que je connaissais peu, mais qui a toujours été là pour les autres, prévenant, attentif, circulaire je dirais. Il habitait tout près d’une personne que j’aime, et il était toujours sur les rangs pour rendre service : déblayer la neige, sabler la côte, intervenir ici et là, faire sentir sa présence sans lourdeur, avec une disponibilité que je qualifierais de fervente. Bien que marié, et père d’une enfant, Pierre était un véritable homme d’église, je crois, dans la mesure où il la portait en lui, au quotidien comme de par le monde, pour ouvrir des missions en Afrique, fonder des organismes d’entraide ou expédier des livres au Pérou.


Je me suis rendu au salon funéraire et à l’église à l’invitation de cette personne que j’aime, pour l’épauler je suppose, pour me taire un moment à son bras, pour en apprendre un peu plus sur Pierre, mais je m’y suis rendu aussi (ne m’en apercevant qu’une fois sur place) pour m’agenouiller.


Simplement, et avec sans doute ce qu’on peut appeler foi, s’agenouiller.


S’agenouiller n’est pas d’une religion. (S’agenouiller est de toutes les religions, comme ce n’en est d’aucune.) S’agenouiller est une histoire personnelle, une affaire qui se joue entre nous et nous, et toutes les manières de pencher humblement la tête sont totalement admirables, en cela qu’elles appellent le recueillement, et pas la soumission. Sans surtout en faire un exemple, je me donne la responsabilité, quand je visite un lieu différent des miens (que ce soit lieu de croyance ou visites amicales), de respecter minimalement les usages de ce lieu ou de ces gens qui m’accueillent chez eux. Je n’épouse pas ces usages (et je me sais respecté de ne pas les épouser en entier), mais je fais un effort en essayant d’approcher ces différences, à défaut de les comprendre, en ce qui touche le silence, par exemple, le moment de la journée où tel geste doit être posé — et jusqu’aux contraintes alimentaires, si je suis convié à leur table. Même chose avec ma fille, végétarienne : si elle m’invite à souper, je sais à quoi m’en tenir ; je n’arriverai pas avec mes saucisses barbecues.


Alors je vous en prie, faisons cette essentielle différence : si j’entrais dans une mosquée, j’enlèverais mes souliers, c’est naturel et évident. Mais je ne m’agenouillerais pas de la même manière que mes hôtes, mon recueillement n’emprunterait pas la même trajectoire, et j’espère que mes hôtes saisiraient à la fois l’importance de mon respect envers leurs croyances, et l’importance de leur respect envers les miennes. S’il m’est permis de mettre la prochaine phrase en italique : Que chacun de nous fasse une réflexion personnelle à l’égard du Respect (et ce surtout à l’aube d’un débat passionné, celui de la charte de la laïcité, débat qui peut facilement dégénérer), est une nécessité. Lisons tous les grands titres, écoutons les avis, mais restons seigneurs de nos décisions en regard de cette très simple équation : respecter les autres ; être respecté. Nos gestes de foi ne doivent pas être d’abord portés par une dimension politique. Jamais. Ce serait un non-sens, une hérésie et une déclaration de guerre.


S’agenouiller : il y a là une prodigieuse invitation. L’occasion de sortir un instant du tumulte, et de penser aux gens que j’aime comme à tous les autres, à ceux qui m’accompagnent, à ma fille, aux personnes si chères disparues, à celles que je vois peu, à celles que je ne vois plus, aux peines qui ne s’apaisent que dans le mystère merveilleux des oratoires. On peut appeler ça prier, mais à mes yeux, s’agenouiller est un portail pour avancer en silence vers eux. Cette fois-là des funérailles de Pierre, à genoux après la communion, j’ai pensé entre autres à sa veuve, charmante dame pour laquelle la vie vient de basculer, et qui se trouve maintenant à la croisée des chemins, c’est le cas de le dire. Avec un infini respect, à genoux, après la communion, je les ai remercié, Pierre et elle, de me donner l’occasion d’arrêter un moment, et d’envoyer mes pensées vers mes proches, et vers ces étrangers qui diffèrent tellement de moi. Je sais que Pierre aurait fait sienne l’idée de respecter l’autre, comme celle d’être respecté.


Que cet esprit pacifique nous accompagne, dans ces temps sans doute troublés qui s’en viennent.