Les ongles de l’Arbitre
15 juin 2013

Il y a certaines émissions télévisées très poignantes, dans le sens de touchantes. Bien sûr, on retrouve à l’écran un nombre assez fascinant de merdes, j’entends par là que ce merveilleux médium qu’est la télévision semble souvent n’endosser que le volet divertissement de sa vocation, du moins dans les pays occidentaux. (Les autres ne sont pas mieux, remarquez, là où la télé n’endosse que sa vocation de propagande.)


Le divertissement, cela dit, est un choix qui se défend, surtout dans les télés privées, même si on serait en droit de s’attendre à ce que ceux qui s’adressent ainsi à la population tiennent compte (soient responsables, voire réalisent) du rôle majeur de la télé généraliste, souvent une des seules sources de diffusion, de pédagogie et d’information qui pénètre dans plusieurs foyers. (Internet changera peut-être la donne, mais le téléviseur restera, malgré ses défauts, l’objet devant lequel familles, couples et amis ont le plus de chance de se « retrouver »: on n’assistera guère à des rassemblements nombreux et rieurs autour d’un i-pad, mettons.) Cela dit, je laisse à d’autres le soin de disséquer la trajectoire du petit écran, comme on l’appelle, et de suggérer des pistes afin que ce formidable outil de démocratisation de la culture et du savoir ne soit pas noyé dans une mare de pubs de dentifrice. En bref, que le CRTC fasse son travail.


Mais là où je veux en venir, c’est qu’on peut s’attacher à certaines émissions qui, surfant entre l’information brute et la situation réelle des protagonistes, arrivent à nous enseigner certaines choses, tout en nous divertissant. À ce compte, j’aime beaucoup l’émission « l’Arbitre », qui expose des cas réels de malentendus ou de griefs opposant des gens ordinaires, gens du peuple aux prises avec une interprétation des points de lois. Anne-France Goldwater, l’Arbitre, qui casse le français comme pas une, campe deux rôles : celui de cet arbitre, certes, l’autorité, mais aussi celui de la femme derrière cet arbitre, laissant échapper ses propres idées (parfois des idées reçues), ses préjugés, son féministe un peu larvé, tout cela ponctué de quelques expressions très québécoises d’autant plus rigolotes que le français, on l’a dit, n’est pas sa langue maternelle. Et elle se débrouille très, très bien. En fait, je la trouve succulente.


Quand j’évoquais que certaines émissions sont poignantes, touchantes (même sous cette forme baroque de téléréalité déguisée en plateau où on nous donne des informations sur les textes de lois — ce qui est tout à son Honneur, sans jeu de mots), c’est que je constate la fragilité des participants. Pour la première fois sans doute, ils sont à la fois dans un tribunal, ouf, mais aussi à la barre, ouf, mais aussi sous l’œil de l’Arbitre, et enfin sous celui de la caméra. Ce n’est pas rien. Contrairement aux autres téléréalités (où nous savons tous, qu’ils savent tous, être sous l’œil de la caméra, et qu’il s’agit donc d’une fiction qui se donne pour du réel mais qui reste du trafiqué, du faux), l’Arbitre, l’émission je veux dire, arrive à préserver cette relative nudité, cette fraîcheur même, des protagonistes, et me les rends, quelle que soit la cause, attachants.


Évidemment, j’ai un faible pour le côté gouailleur et sentencieux de l’Honorable Anne-France, ainsi que pour le décorum en carton qu’illustre parfaitement l’officier en début d’émission, quand il intime sévèrement et silencieusement au public de se lever à l’entrée du juge. Vraiment marrant. Mais par-dessus tout, ce sont les ongles de l’Arbitre qui me font chavirer. Vous remarquerez, avec une prise de vue en plan américain (assez rapproché) de la juge, qu’ils sont très très courts, peut-être rongés, je ne sais pas, mais qu’ils sont tous d’une couleur différente. Ouais… Cool, non ? Tout le monde se fera une idée là-dessus, et tant mieux, mais moi je vois cet arc-en-ciel de vernis  à ongle comme un clin d’œil de la magistrature devant l’ironie (la distance relative) qu’il faut conserver (et même défendre), dans les situations d’ordre public. Des ongles multicolores qui nous rappellent notre humanité, en somme.