Veux-tu du lait?
La tyrannie de l’interrogation
15 février 2014

Vous savez désormais à quel point le quotidien et le banal nourrissent ces chroniques : des détails, des riens, le parfum d’une femme, la démarche d’un vieux en route vers la Taverne du Vic. Un lecteur me faisait remarquer que ce qu’il préfère, c’est quand j’arrive, à partir d’une vétille, à en éclairer une facette étonnante, insoupçonnée, ou en tout cas à laquelle il n’avait pas pensé. Je ne sais pas si je réussi tout ce qu’il dit, mais je sais qu’au début des Chroniques de riens, il y avait cette idée de poser le regard sur d’apparentes insignifiances et d’en illustrer un tout petit peu du potentiel humain. (Très sensible donc, à ce compliment, Réal, merci.) Dans cette logique, je rêve peut-être de mon impossible rêve: démontrer que c’est absolument chacun de nous qui possédons la faculté de voir plus loin que l’apparence, et de discerner ce qui, plus globalement, nous rend tous semblables devant l’universel. Nous possédons tous cette acuité du regard, si on se donne le temps — et nul besoin de publier nos trouvailles, comme je le fais. Il faut s’accorder le temps, et se faire à l’idée d’être surpris, se faire à l’idée que nos premières impressions sont rarement les bonnes, contrairement à ce qu’on nous serine depuis des lunes (savez, cet insultant trois minutes de merde pour se faire une opinion sur quelqu’un).


Donc, tout est susceptible de porter un sens, chaque détail peut être vu sous un autre angle, et proposer ici cet « autre angle », que je me trompe ou non, fait partie de l’exigence que je me suis donnée à votre endroit. Mon engagement envers vous réside tout près de cette manière d’occuper un moment la tribune : en essayant de saisir les choses autrement, en prenant un peu de distance ou d’altitude pour voir de plus loin (« À l’alpiniste, la montagne apparaît mieux de la plaine », m’écrivait ma bibliothécaire, dans mon journal des finissants à la polyvalente : elle est devenue sœur cloîtrée à Trois-Rivières, c’est comme ça). Réfléchir, bref, aux conséquences de gestes anodins, et parfois me projeter vers demain, pour aller y rencontrer les métamorphoses de nos attitudes d’aujourd’hui.


Alors, fait vécu récemment, que je soumets à votre réflexion : une maman et un papa, en rafale, à leur bambin, au resto : « Veux-tu du lait ? (...) Veux-tu manger ? (…) Veux-tu t’asseoir ici ? (…) « Veux-tu mettre ta serviette stp ? » (…) Veux-tu aller jouer ? (…) Veux-tu donner une bouchée à papa ? ».


Non mais. Aïe. Veux-tu une couronne avec ça, mon tit-gars ?


Je crois que nous vivons sous la tyrannie de l’interrogation, sans nous demander sur quelle sorte de monstre ça va aboutir. Et même si ce n’était symptomatique que des familles séparées, d’individus fragilisés (père ou mère), et craignant pour l’équilibre de leur enfant (voire que les bambins « décident » eux-mêmes de continuer ou non de les voir, qui sait ?), ce serait déjà grave. Mais là, tout monde qui semble infecté. Parents, grands-parents, voisins, et même des profs qui laissent mille avenues à leurs étudiants en estimant que cette liberté totale va en faire de meilleurs élèves. En peu de mots, ça me terrorise.


Car comment en est-on arrivé à tout leur laisser décider ? Est-ce une démission en regard de notre rôle d’adulte ? Comment est-il possible qu’on en soit rendu à aduler le nombre de choix posés devant eux ? À quoi rime cette culpabilité larvée ? Pourquoi croit-on qu’il est « mieux » de leur offrir, au déjeuner, le choix entre des œufs, une omelette, des toasts, des céréales, des muffins, du yogourt, des crêpes, du gruau, des bagels, des saucisses, du bacon, des fèves au lard et des cretons ? Est-ce que mes parents étaient cinglés en ayant institué qu’à chaque jour, il y aurait des toasts, avec un autre choix, variable ? (Et à tout prendre, la seule interrogation vraiment rigolote serait de déjouer les mômes : « Mon chou, ton lait, tu le veux avant ou après ton dessert ? »)


Mais de toute façon, c’est dingue ; on est en train de les mêler pour toujours. Ne pas constamment avoir le choix fait partie de l’éducation. La fermeté n’a rien à voir avec la dureté.


Je pense que ces milliers de points d’interrogation nous fouetterons en pleine face dans quelques années. Je ne sais pas comment, je n’ai aucune réponse, je fais juste dire : « Ah. Regardez. »