Vous boitez
(lendemains de lancement)
14 novembre 2015

Je ne vous ai pas aperçue tout de suite, occupé que j’étais à signer quelques livres, mais je vous ai vue revenir de l’arrière de la librairie, vous étiez donc forcément passée dans l’allée auparavant, sans que j’y prête attention. Je signais encore quand vous avez rebroussé chemin vers la sortie, j’ai levé les yeux vers vous et vous avez murmuré : « Je reviendrai plus tard » — mais je ne sais pas si c’est exactement ce que vous avez dit parce que j’ai davantage lu sur vos lèvres qu’entendu votre phrase. Je vous ai souri, vous m’avez souri, mais imperceptiblement, comme si ce sourire vous avait arraché une minuscule douleur venue d’un autre lieu, Pluton ou Saturne, je pense que j’ai entendu le son de votre canne sur le sol, mais déjà lundi, le lendemain, je me disais que c’était impossible, que ce son ne devait avoir existé que dans ma tête. Votre regard était franc, une sorte de lumière, et dans l’antre hospitalier de cette admirable libraire qu’est France Martin, j’avais encore en tête le souvenir de mes proches, venus me saluer, et plusieurs autres visages, étrangers ceux-là mais magnifiques aussi, tellement, dont la présence m’a également rempli de joie, et puis celui d’Anne-Marie, éditrice et maman de la prodigieuse Julia, cinq ans, qui m’apportait des dessins de temps en temps, et puis le vôtre, madame inconnue qui se déplaçait avec une peine évidente, un labeur, mais avec une si grande noblesse cependant, noblesse qui m’a donné du courage, je veux vous le révéler ici, c’est important que vous le sachiez : j’ai retrouvé en vous quelque chose de vital, malgré la fugacité du moment, quelque chose de fort et de haut, je ne sais pas si on se recroisera un jour mais ça n’a presque pas d’importance ; votre présence a éclairé celle de toutes les autres personnes qui étaient là, et que dans mon fouillis, occupé à trouver une formule ciblée pour chacun, ces autres personnes que j’oubliais, comme si mon petit bouquin venait faire de l’ombre au geste souverain posé par ceux-là qui s’étaient déplacés pour me rencontrer. Et comment je peux leur en être reconnaissant. Alors j’ai pensé encore à vous, qui retourniez lentement à la maison je suppose, et j’étais imbibé de grâce à votre endroit, madame. Êtes-vous revenue, je ne sais pas, le lancement s’est terminé, je suis parti vers d’autres cieux, mais je vous garde et me penche une seconde devant vous, je pose un genou au sol et prends votre main pour effleurer votre peau par le souffle de mon nez — ce qui est le vrai baise-main ; on pense que les lèvres de l’homme doivent toucher la peau de la femme, mais non : c’est le souffle du nez qui réchauffe délicatement l’épiderme. Et ça ne s’arrête pas là. Dans la foulée, votre présence éthérée m’a permis de rencontrer tous les autres, d’être vraiment présent à tous ceux qui n’avaient pas pu se déplacer, ou ceux qui n’y avait pas songé, ou ceux qui s’en foutaient, et dans la même mesure, de leur silence, leur oubli, leur timidité, leur ferveur en fait ; je crois que de vous voir sortir de la librairie en claudiquant m’a fait penser à nous tous, notre condition, nos horaires, nos fatigues, nos tares, nos espoirs, nos chers disparus, nos engagements et nos convictions, et sincèrement, même si la chose a été furtive dimanche dernier, elle m’est revenue en tête et en plein cœur, lundi, puis mardi, et encore aujourd’hui (au moment d’expédier cette chronique à une autre indispensable, Élise, au Journal, merci Élise d’épouser mes retards), j’y pense. Ça me fait voir d’un rien plus loin, avec un tout petit peu plus de perspective, cette mosaïque dans laquelle nous jouons tous un rôle de premier plan. (Je pourrais mettre « tous » en majuscules, soulignant l’importance que j’accorde à ce mot, mais si je le faisais, si je braquais un projecteur sur le mot qu’il faut comprendre, je prendrais tout le monde pour des imbéciles, alors je préfère le répéter : « tous », et faire confiance à tout le monde.) Bref, belle dame-à-la-canne, on peut se croire ou se vouloir invisible, mais nous sommes toujours vus, ou alors inventés (ce qui est peu près la même chose), par quelqu’un, et je ne suis pas certain que nous y soyons pour quelque chose.


Un jour, quelqu’un voit qui nous sommes.