De l’importance d’un papier Q 
de qualité*
14 mars 2015

Les premiers papiers toilettes ont été fabriqués en Chine au XIV siècle (seul l’Empereur y avait droit). En 1857, c’est un États-Unien, Joseph Gayetti, constatant que l’homme était le seul animal à s’essuyer après défécation, qui a produit du papier à des fins hygiéniques. (Il fait du reste imprimer son nom sur ses produits : initiative saugrenue mais somme toute joyeuse, j’aime bien ce type.) À travers les siècles, et selon les pays, le niveau de richesse et les cultures, on a utilisé, pour l’odorante besogne, laine, dentelle, chanvre, végétaux, poireaux (!!) ou… la main gauche. Bref, traditionnellement, il y a toujours eu un certain soin accordé à ce noble labeur. (Dans les petits gestes à la base d’une société civilisée réside d’ailleurs la preuve du respect que nous nous devons les uns aux autres, je crois.)


Or, quel est le problème, dans les centres commerciaux, écoles ou restos, bureaux de la SAAQ, ceux des passeports, l’hôpital, et trop d’institutions d’enseignement ? Eh bien, littéralement, on nous force à s’essuyer avec du papier sablé, du papier Q qui blesse. Oui, au début du XXI siècle, on en est bel en bien là. Il faut comprendre que, sans parler de l’inconfort associé au quotidien traitement, certains papiers génèrent systématiquement, dans la solitude inhérente de l’œuvre de nettoyage, non pas seulement un ou deux jurons, mais bien l’amorce d’une façon de vivre le reste de la journée : là où on a le plus besoin de douceur, du triple épaisseur, un minou blanc, on se fait remonter l’hémorroïde jusqu’au plexus solaire, envoye donc. Dans certaines latrines (à une autre époque, on les appelait « lieux d’aisance »), la chose est d’une minceur comique, et les autorités évoquent un principe d’économie. (Mais, autorités, dites-moi, s’il faut faire quatre plis pour se protéger les doigts, donc en utiliser le triple, où est l’économie ?)


Alors, hypothèse : l’inconfort susdit ne risque-t-il pas de remonter à la tête de l’utilisateur ? Nous voilà vaguement irrités dans la région de l’anus, oh, pas grand-chose, juste un frottement, mais bien sûr que le supplice montera insidieusement, nous nous adresserons un rien plus sèchement au collègue qui nous demande un crayon, nous dirons à un étudiant de revenir plus tard, nous claquerons la porte à la maison, la lessive n’est pas faite ?, nous claquerons une autre porte, nous dirons : Va réfléchir dans ta chambre. Des riens : et on ne sait pas d’où ils proviendront. Eh bien, ils viennent du bas. Petit à petit, au fil du papier rugueux, nous voilà de mauvaise humeur.


Il y a des gens dont le métier est de penser à ces détails. Or, ils veulent sauver trente sous par paquets de vingt rouleaux. Eh bien mon Q, si je peux me permettre, deux dollars pour dix rouleaux, c’est non, il faut se rebeller. Une entreprise qui dépense des millions pour accommoder ses employés, qui monte des comités de relations de travail et assouplit le calendrier des congés, qui offre des heures flexibles aux parents d’enfants de moins de quatorze ans et des retenus d’impôts sur le salaire, doit se pencher un moment sur l’importance d’un papier Q de qualité.


Soignons nos orifices comme elles le méritent, svp, respectons-nous à partir du trou le  plus bas, disons, et exigeons que notre employeur ait une pensée pour ce geste souverain. (Et pourquoi ne pas limiter nos achats dans ces lieux qui nous considèrent comme des deux-par-quatre pas rabotés ? Et pourquoi ceux qui se questionnent présentement sur la désaffection de la population envers l’ordre politique n’envisagent-ils pas qu’un peuple qui se torche avec du papier sablé n’ait plus envie d’aller voter ? N’est-ce pas une autre hypothèse valable ? S’il le faut, pour faire comprendre notre point de vue, chacun pourrait traîner son rouleau de papier Q ou son poireau (ça ferait un superbe tableau surréaliste, chacun son poireau), et les employeurs dignes de ce nom, les députés dignes de ce nom, et les ministres, sauront par où commence une conversation constructive.


Je bouge un peu les fesses et signe avec une fierté anusienne cette chronique.




* Mon impitoyable rédacteur en chef me permet de repêcher quelques chroniques du fond des âges, j’espère répondre ainsi aux vœux de ces lecteurs qui me prient de le faire, leurs parents n’ayant pas l’internet facile. Ces rares chroniques seront, dans l’avenir, marquées d’un astérisque.