Rames volées (la fin)
14 juin 2014

Voici le résumé (forcément plate) de la chronique précédente : on m’a volé mes rames, il y a un mois (juste les rames, pas la chaloupe, détail succulent de l’affaire), et je m’en suis procuré d’autres. Deux semaines après l’achat, mes vieilles rames étaient revenues dans la chaloupe. Alors, des tas d’interrogations dans ma tête, parce qu’il y a des centaines de façons de se demander pourquoi, ça vient d’où, c’est quoi l’idée, etc., mais que somme toute, le pourquoi est vain et la chose ironique. Je me disais qu’en votre compagnie, il serait possible de trouver matière à réflexion dans ce « vol » aussi innocent qu’étrange.


Car encore une fois, l’univers de ces insupportables « pourquoi » me désignait clairement ses prodigieuses limites, en me montrant par l’absurde que je pourrais passer ma vie à chercher les raisons pour lesquelles les gens font des choses ou ne les font pas, disent des choses ou ne les disent pas. Une vie passée à se demander pourquoi, qu’est-ce qui lui a pris, comment ça se fait que, qu’est-ce que l’autre a fait pour mériter ça, en somme : qu’est-ce « que-que »  ? Et pendant tout ce temps des pourquoi, je le vois clairement, pendant tous ces : qu’est-ce « que-que », les victimes ont mal et souvent saignent. (Me reviens en tête la sagesse de ma mère, qui me suggérait de ne pas attendre tout le temps de tout comprendre avant d’agir.) Alors non. Occupons-nous des travers, des pathologies, des brutes et des pourquoi, oui, consacrons-y une part vertueuse de notre compassion, mais seulement après s’être occupé des cibles.


Chacun aura toujours de splendides raisons de croire et de jurer que le ciel est vert. Nous n’y changerons rien. Chacun aura ses raisons, deux semaines ou vingt ans après la blessure, de ne pas trouver supportables ses propres agissements, son reflet dans la vitre, et à cette intolérable sanction envers lui, il préférera l’oubli, le déni, tiendra à tout prix à avoir le dernier mot, et il sera prêt à un nombre spectaculaire de bassesses pour ne pas regarder en face son comportement et ses conséquences — il supprimera votre adresse, par exemple. (Parenthèse terrible : sur Facebook, le saviez-vous — moi non, je ne suis pas sur ce vaisseau —, on rompt d’un seul clic, on signifie d’un seul clic à l’autre qu’il n’est plus un « ami », on raye son nom de notre liste comme si c’était un mégot. Effacée, d’un clic, la vie. Ce rejet sans respect, sans noblesse, sans humanité, cette permission insensée que certains se donnent de décréter puis de lâchement fermer la porte avec leur clic, de s’en laver les mains, comme si pour eux déféquer dans la cuisine de l’autre était un passe-temps admissible en regard de l’époque — je suis vraiment dépassé — est un phénomène sur lequel je m’arrêterai un jour. Où s’en va cette dérive du sentiment et de la responsabilité ? Je ne sais pas. J’ignore jusqu’où ces gens apparemment sans structure morale, pour être poli, se donneront la permission d’aller, mais je suis effrayé de leur audace sans limite éthique, j’ai l’impression qu’on régresse vers les chasseurs-cueilleurs, qui sont peut-être notre avenir autant que notre passé. Je suis terrifié, car un jour les victimes se lèveront en bloc, et d’après moi ce sera pas drôle. La Bastille, version 2.0.  Il faut éviter la revanche des cibles.


Voyez, on a encore trouvé une petite façon de réfléchir. Partir d’une rame et finir par suggérer que chacun de nos gestes inconséquents aura des conséquences, on n’a pas chômé, bravo. (Accessoirement, si vous avez besoin de rames pour votre baignoire, je suis équipé en double.)


— Alexandre M / c’est si compliqué quelques fois / Des vies s’enferment / Dans l’obscur couloir des pourquoi (« Alexandre M. », Jeanne Mas).

— C´est le tango des promenades / Deux par seul sous les arcades / Cerclés de corbeaux et d´alcades / Qui nous protégeaient des pourquoi (« Rosa », Jacques Brel).

— Je cherche toujours des présages / Mais je refuse les pourquoi / Quand je regarde ton visage / Je me retrouve dans tes bras (« Quelle merveille ton cœur », Jeanne Moreau).


Vous avez des citations sur le vide qui précède et suit les pourquoi ? Bienvenue.