Isaac
14 février 2015

J’avais commencé un article, une réflexion très pacifique, sur le tollé provoqué par une chronique récente, mal saisie par quelques-uns, qui se sont fait moucher par d’autres, je me demandais comment saisir l’amorce de l’assaut et de l’affront, avant qu’ils n’explosent dans le monde, je me demandais comment intervenir avec doigté pour inviter à la réflexion plutôt qu’à l’affrontement, comment inviter à danser avec l’existence en se méfiant d’une parole affolée, comment arriver à déjouer la guerre, et puis la nouvelle est tombée.


Mon ami Robert est peintre. Il venait aux Donneurs, les premières années (il faisait des esquisses, des portraits, et il les donnait, bien entendu — personne ne se doutait que sa signature sur un dessin valait déjà deux cents piastres, mais on riait de ça lui et moi, le soir, il me demandait pourquoi je comblais moi-même le manque à gagner des subventions quand on arrivait dans le rouge, et on riait encore, mais de mes talents de comptable cette fois, inexistants). Robert vend ses toiles à travers le monde maintenant, part parfois pour Terre-Neuve, le Japon ou Saint-Irénée, il avait transformé un truck à pain en atelier mobile, qu’il n’a jamais voulu incendier malgré mes suggestions insistantes, ça aurait fait un beau feu. Un texte qui s’appelle « Barbots », dans « Léchées timbrées », lui est dédié et c’est aussi Robert, l’abruti dont je parle dans « L’Est en West », qui m’est tombé dessus quand on luttait amicalement, et qui m’a cassé deux côtes. C’est le type qui, à dix-huit ans, lançait la balle par-dessus les fils électriques, et la balle retombait directement sur la plaque au marbre, mon idole avant d’être mon ami (car le seul autre lanceur à dépasser les fils après lui, eh ben… oui). Robert est le gars que j’allais aider, la nuit, dans le sous-sol du magasin général familial (qui servait aussi de salon mortuaire), pour donner des titres à ses toiles. Robert est surtout le mari de France depuis quarante ans, le papa de Pascaline (belle comme sa mère, et sœur inséparable d’Isaac), et d’Isaac, un peu plus vieux qu’elle.


La nouvelle est tombée samedi dernier, c’est Madeleine, la femme de Marc, qui m’a écrit, parce que tout ce qui se passe à Sainte-Perpétue me concernera jusqu’à la fin de mes jours, et d’une source ou d’une autre, j’apprends tout, et je révèle tout aussi — enfin : tout ce que je peux.


Isaac est parti dans l’ouest il y a quelques années, travailler dans la construction. Il a 34 ans, il n’a pas chômé du côté de faire la fête, et il est d’une gentillesse infinie, dans le sens serviable et volontaire, disponible, aiguisé, fin, humour savoureux, et amoureux de sa compagne Sarah. Je l’ai connu dès sa naissance, et quand il avait trois ou quatre ans, Robert a peint une toile de son gamin qui couchait à l’époque sur un matelas au sol. Sur la toile, Isaac est assis, tête penchée, un peu comme le Penseur de Rodin, mais avec une possibilité de tristesse, une interrogation dans la posture, je dirais, assez pour que je veuille absolument cette toile, et bien sûr Robert n’a jamais accepté que je lui paye ses gouaches, pas plus que je n’ai accepté qu’il paye mes livres. Cette toile est dans ma maison depuis toujours, et si je ne m’abuse, elle a été la première sur les dépliants que Robert allait porter lui-même dans les dépanneurs avant de pouvoir vivre de ses pinceaux.


La nouvelle est tombée comme une roche, Isaac est mort, vendredi dernier, en Colombie-Britannique, son cœur s’est arrêté je suppose, les circonstances ne sont pas encore claires au moment où j’écris ceci, ils vont rapatrier le corps, il sera inhumé à Sainte-Perpétue, au moment où vous lirez ces lignes on se serrera les coudes pour Robert et les siens, Isaac sera enterré à côté de Louis (le père de Robert), couché à proximité de mon propre père, récitant tous les deux : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence. »


Tout fuit, tout s’enfuit, tout est toujours sur la frise de l’effondrement. Alors vivons, vivons tellement. Et ne participons jamais à la curée de ceux qui voudraient nous entraîner dans leur tonneau des Danaïdes, avec leurs rancœurs vaines et veules, leurs inventions de la mort et de la rage, qui viennent pourrir des secondes essentielles de cette vie si furtive.