Camp Félix et écriture intransitive
13 septembre 2014

Je me trouve à Pohénégamook, dans le Témiscouata, en résidence. Le Camp Félix y offre des ateliers d’écriture, chaque automne. L’organisation est portée à bout de bras par Danyelle et par le CA du Camp depuis vingt-cinq ans. Pendant deux mois, presque toutes les semaines, il y a un atelier d’écriture de trois ou cinq jours, animé par un écrivain chevronné. Cette semaine (perfectionnement sur le roman), était présidée par Yvon Paré, mon bon ami du Saguenay. Il y a rencontré pendant cinq jours des « étudiants » qui lui avaient préalablement fait parvenir un manuscrit qu’ils voulaient peaufiner. Tous sont logés à l’Auberge des Frontières, chic endroit dirigé par Éric, qui, comme son nom l’indique (l’Auberge, pas Éric), se trouve à la frontière du Maine. Une semaine, Robert Lalonde vient faire son tour, pour la nouvelle, une autre semaine c’est Desjardins pour la chanson, Danielle Fournier pour la poésie, Jean Désy pour la médecine littéraire, VLB pour n’importe quoi, et ainsi de suite, blogue, haïku, dramaturgie, etc.


Pendant ces deux mois, une résidence d’écriture est offerte à un écrivain ; il a son chalet dans les bois (celui d’Édith et Martin, de l’Atelier Amboise, ébénisterie d’art, il travaille tellement bien le type, allez voir), une petite bourse, et son temps. Figurez-vous que sa seule obligation, qui tient de la joie la plus pure, est d’aller rencontrer les étudiants des différents ateliers de temps en temps, dîner avec eux, partager son infinitésimal savoir en parlant d’écriture, histoire que pour eux, l’Auberge devienne un bouillon de création et propulse leur projet plus loin.


Je loge donc en forêt, derrière ce chalet magnifique coule la rivière Boucanée, le westfalia est à la porte, et la seule personne à qui je dois penser, c’est moi, ce qui n’est pas une tâche aussi facile que je l’aurais cru. Dans les faits, j’achève la construction de mon prochain livre, qui sera justement un florilège des Chroniques de riens publiées depuis quatre ans. Je bûche en diable dans ce labyrinthe. Mais bref, les chiens sont là, le silence aussi, le petit moteur du réfrigérateur parfois me rassure, et j’ai la liberté la plus totale de faire ou de ne pas faire, de sortir ou non, d’écrire ou pas. C’est ce qui m’a fait penser à dire, au dîner avec les étudiants, que l’écriture est bien sûr transitive (quand on pousse le crayon), mais elle est aussi, et surtout, intransitive, c’est à dire quand on regarde le monde tourner, quand on réfléchit, quand on souffre ou quand on rit, quand on lit, ou quand on dîne, tiens. L’écriture se loge dans l’écrivain comme un félin pas dégriffé, elle devient une attitude devant l’existence, un réceptacle. Un écrivain n’est pas écrivain que pendant le moment où il écrit, il est un témoin permanent, que j’espère humble dans mon cas, de ses travers et des nôtres, de notre humanité, de notre indicible beauté comme des vilénies dont nous sommes capables.


Vous trouverez d’autres types d’écrivains, sans doute plus divertissants que moi, en personne. Peut-être même certains d’entre eux essaieront-ils de mousser leur aura (contribuer à maintenir l’écrivain dans son statut de « vedette de salon ») en alléguant qu’ils ont écrit leur roman en trois semaines, mais dès lors méfiez-vous un peu, ou alors amusez-vous, observez s’ils jouent bien leur rôle, et donnez-leur une note, tiens : toi, 9,2, tu es admis au conservatoire, toi, 8,1, non. C’est ma chère Monique Proulx qui m’écrivait, il y a un an ou deux, que si l’écrivain n’essaie pas d’écrire la « vérité » (ce qui ne veut pas dire qu’il y parvient), mais s’il n’essaie pas de s’en approcher, c’est un menteur. Et je suis de ceux qui croient que cette « vérité » peut s’afficher au quotidien, dans mon allure, sans flagornerie, dans mon refus d’une certaine distance qu’il faudrait maintenir avec le lecteur, dans mon refus de jouer un rôle, et dans ma certitude que l’écriture doit aller vers le monde telle quelle est, sans nier sa nature parfois complexe, sans se draper dans les habits du spectacle, précisément par respect pour ce monde. D’ailleurs, ce sont peut-être les écrivains arrogants et prétentieux qui contribuent le plus à éloigner les gens de la littérature. Moi, je la veux dans la rue, mes prétentions sont d’ailleurs claires avec les Donneurs (lesdonneurs.ca).


Ami-e-s du Camp Félix, mon désir est, tout simplement, de vous servir à quelque chose.