Une nouvelle
13 juin 2015

Quelques lecteurs/lectrices m’ont demandé un inédit avant la fin de la « saison » (cette chronique est la pénultième du printemps). J’en suis très touché, alors voici un texte qui paraîtra (assurément dans une version différente) dans un prochain numéro de la revue XYZ, sur le thème de « La plage », numéro dirigé par cet ami lointain, Jean-Paul Beaumier, homme de lettres, de pédagogie et de foi.



La dernière fois que Jeanne avait trompé son mari

remontait pourtant à plusieurs mois



Nous marchions sur une plage un peu comme celle-ci

C’était un automne où il faisait beau

Dabada

- Joe Dassin


Ce désir, certains parlent de pulsions, certains d’abandon, certains de tristesse infinie, cette idée en somme d’assouvir quelque chose avec un autre n’avait plus visité Jeanne depuis presqu’une année. Chaque fois, auparavant, elle s’était confiée à Jim, son mari, elle s’était ouverte, confessée, elle avait tout révélé, et chaque fois, grosso modo, ça s’était bien passé avec Jim, Jimmy, Jean-Marie, cet homme et tous les noms qu’il avait toujours accepté qu’elle lui donne, et avec tellement de bonté d’ailleurs. Elle lui en est et lui en sera toujours reconnaissante, du reste.

Pourquoi le charger de tant de prénoms, tous ces avatars ? Elle ne le sait pas. Elle a toujours voulu renommer les choses, depuis son enfance, baptiser ceci et cela autrement, ça lui paraît plus franc. Elle ne lit plus les journaux, même si elle a beaucoup d’amies journalistes, et elle sait que ses amies font un boulot extraordinaire, qu’elles veulent traduire la vérité, les faits, rendre compte de la vie. Mais elle sait aussi que ses amies se mentent, les unes aux autres, sans malice, et que ça n’a aucune importance, car ainsi elles peuvent respirer et vivre, alors ça va. Elle ne lit plus leurs articles, et les laissent se commenter elles-mêmes entre elles, au moment du thé, si bien qu’à la fin des biscuits, elle peut poser une question appropriée en ce qui touche les sujets de tous ces articles qu’elle n’a pas lus, et ses amies lui répondent, enchantées de la pertinence de sa question.

Ce matin Jim est encore au lit, il travaille trop, il le sait, il est de ces hommes bons qui ne comprennent pas leur monde, et il est épuisé.

Elle a fait le café, elle a mis le pantalon et la chemise bleue de Jimmy à la lessive, et elle a utilisé ce truc ancien et silencieux pour les oranges, plutôt que l’extracteur à jus qui réveillait les voisins avant qu’ils n’achètent cette maison à la campagne, où elle se trouve très bien d’ailleurs, il y a des plantes et des fougères à la frontière du potager.

Elle dépose sur la table de chevet un cabaret bien garni, sauf le café, qu’elle fera uniquement au réveil de Jim parce qu’il l’aime bouillant.

Elle ressort de la chambre et s’affaire à ranger une ou deux revues, mais pas toutes, quelques assiettes et coupes, mais pas toutes, elle ne change pas l’eau des fleurs mais ramassent deux ou trois des pétales tombés sur la table pendant la nuit. Elle ne déteste pas quand c’est parfait, mais elle n’est plus aussi « folle » qu’avant, comme elle le dit parfois, elle a saisi avec le temps que rien n’est juste dans la perfection, que l’ordre est une mascarade, elle pleure un petit peu et pense à sa crème de jour, alors l’idée de prendre un bain matinal lui vient à l’esprit, elle se fait couler un bain en fermant la porte pour ne pas éveiller Jimmy qui dort si bien.

Dans sa baignoire, à la toute fin, quand l’eau coule et qu’elle se fait les jambes, elle se rappelle à quel point elle lui a fait mal, toutes ces fois où elle lui a révélé son infidélité, et elle ne comprend pas que son honnêteté puisse causer tant de peine, elle commence à douter, dans son bain, de la nécessité d’être transparente, de dire les choses, et donc, par ses aveux, d’engendrer toute cette douleur.

L’eau s’écoule, ses petits poils de jambes disparaissent dans le trou de la baignoire, dans les égouts, ils se dispersent dans les rivières et les fleuves, atteignent la mer, voguent dans l’océan et s’échouent, elle en est sûre, sur une plage indonésienne fouettée par d’autres démons que les siens. Elle pense à une autre culture, une autre vie, à du café bouillant qu’elle fera dans une seconde.

Elle aimerait que Jim vienne avec elle là-bas, mais Jimmy dort.


C’était il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité

- Joe Dassin