Le Wimbeldi
13 décembre 2014

Minuscule chronique de fin d’année — je vois bien que vous souriez déjà ; j’ai voulu vous la faire courte, peut-être un peu tendre aussi. Le Wimbeldi.


Il ne s’agit évidemment pas de s’accorder la permission de venir jouer dans la Grande Création (bien que, en tant que Tout-Puissant, Il ne nous l’interdirait pas ; Il est forcément un parieur de tout Premier Ordre pour avoir misé autant sur les humains, faits à son image, et en sept petits jours en plus). Mais les jours, justement, les sept jours je veux dire, de la semaine, c’est évident qu’il en manque un. En tout cas : au moins un. Alors, de vous parler, en cette dernière chronique de 2014, d’un secret préservé depuis des années, mais un secret révélé aujourd’hui, partagé avec vous, avec l’accord et le consentement à la fois du père et de la fille : le Wimbeldi.


Avec ma fille, donc, elle était encore en dessous de ma taille et nous marchions vers l’école, un de ces quatre, nous avons inventé ce huitième jour, spontanément et comme une évidence : il en manquait un et cette absence expliquait la plupart de nos inconforts, de nos maux, voire de nos blessures d’adulte et d’enfant ; le Wimbeldi viendrait les panser. Un jour qui sort de toutes les balises, qui n’est pas conventionné, qui s’épelle mal, qui n’est pas dans le dictionnaire, qu’on garde pour les grandes occasions ou qu’on ressort pour un rien, un jour sorti des limbes et qui ne répond à aucun critère ni à aucune exigence (si ce n’est de prendre nos responsabilités face aux gens qui pourraient s’inquiéter de notre absence, en les avertissant que… nous ne serons pas là).


On se regarde, l’un des deux demande: « Wimbeldi ? », l’autre y pense trois secondes et dit « Oui » (ou « Non », ça peut arriver), et la plupart du temps ça y est, toutes affaires cessantes, le jour nait, on part, on file, on disparaît de la carte et même les satellites de la NSA nous perdent de vue, on monte dans le nord ou on file vers Trois-Rivières, on arrête jouer aux quilles ou acheter du chocolat, on quitte toutes les nécessités et on construit la journée à la hauteur des inspirations du moment, manger à n’importe quelle heure, as-tu faim d’ailleurs, non, on tourne à gauche ou à droite, on ne sait pas, on continue tout droit et on va voir ta marraine, ou s’asseoir sur la tombe de ces grands-parents que tu n’as pas connus. (Il ne s’agit pas d’école buissonnière, pas du tout. L’école buissonnière est une journée qui existe et que nous décidons de détourner de son sens, qu’on utilise pour une raison spéciale. Le Wimbeldi est une journée qui n’existe pas. Que nous inventons. Elle n’a pas de raison spéciale. Nous en sommes la matrice. C’est une espèce de champignon.)


Ma fille avait six ou sept ans quand on a inventé le huitième jour, et notre dernier Wimbeldi remonte au début du mois de novembre de cette année, elle a plus que triplé son âge et terminera son bac en avril prochain. Et ça marche encore totalement, la magie opère totalement — la différence étant que c’est parfois elle qui conduit, et qu’à dix-sept heures, au lieu d’une glace à la vanille, c’est un vin blanc.


Wimbeldi, journée où vous quitterez un instant la surface apprivoisée, la trajectoire à peu près prévisible de votre parcours et de vos lieux, pour les voir d’un peu plus loin, d’un endroit nommé « ailleurs », pour les aimer autrement, sans doute, parce que la distance est une façon de continuer d’aimer, ou de savoir qu’on le fait, de savoir que nous avons un rôle prodigieux à jouer et qu’il est formidable, ce rôle, incarné dans chacun de nos gestes, dans ce sourire vers un landau, dans cette impatience qu’on réprime, dans cette pensée aux allures de papillon envers une nièce qui a de la peine, dans la beauté immense de cette artiste de rue qui dépose avec grâce un oiseau dans les mains d’un enfant, ou dans une mélodie qu’on fredonne, et tout cela sans égards aux résultats, sans égards à la destination prévue, juste une présence aimante, et un peu fervente.


Je vous avais dit que je ferais court.


Beau Noël d’amour ; retour dans l’autre année.