Une humanité qui ne se bouge le derrière
qu’en voyant la photo d’un gamin noyé
12 septembre 2015

Tout était construit pour nos retrouvailles automnales, joyeuses. Florence, Italie. J’y suis presque par hasard, rien de prévu, une invitation qui ne se refuse pas parce qu’elle est installée sur l’authenticité et une forme de pardon — même si je n’aime pas ce mot. On dit aussi que « l’occasion fait le larron », mais ce n’est pas le cas ici : quelqu’un avait besoin de donner une forme à ses excuses, et il est essentiel de laisser ces choses merveilleuses advenir, quand nous avons la possibilité de les laisser advenir. C’est notre avenir et notre condition d’homme et de femme : laisser l’autre demander pardon, après le mal qu’il a fait, et ensuite, enfin, vivre.


Florence, Italie, donc, et je pense à cette première chronique de l’année. Je suis dans les Terres de Sienne, là où a été tourné le Gladiateur, avec Russell Machin. Des vignes, des oliviers, j’apprends que les olives de la Terre de Sienne ne sont pas bonnes à manger, mais qu’elles sont les meilleures pour l’huile, je vous parlerai de ce trop bref séjour cet automne, peut-être pour conserver le souvenir et l’odeur, un peu comme les vieux regardent leurs photos et imprègnent les souvenirs, ils prononcent les noms de ceux qu’ils voient sur la photo qu’ils tiennent entre leurs mains, Gérald, Robert, Aimée, sont ainsi tangibles, Gérald, Robert et Aimée sont concrets, existent, ils n’ont pas grand-chose à voir avec les photos de nos tablettes ou de nos téléphones idiots, je me demande d’ailleurs quel sera le résultat, pour notre mémoire, de la dématérialisation du monde, car il y en aura un (gain, perte, je ne sais pas, mais il y aura un résultat).


Je roule dans le Chianti en frôlant les falaises, j’arrête goûter du vin dans n’importe quelle cave, je dévale une route insolente pour aller voir le vignoble de Léo Ferré, je sirote encore plein de vin, et j’en ramène même une bouteille, que je boirai avec Robert ou Jacques, un vin du vignoble de Ferré, dont ils connaissent toutes les chansons.


Mais voilà, je reviens d’Italie. Et il y a la photo de ce gamin mort qui a fait le tour du monde. Et il y a surtout notre surprise, nos élans de condamnation, notre effroi et notre indignation. Je veux dire : nous étions où avant la photo ? Comment faisions-nous pour être aussi aveugles avant la photo du bambin noyé et le sort des migrants ? Tout était là, comme information. Colorée par les idéologies souvent appauvries des uns et des autres, certes, mais tout de même là, totalement visible, à notre portée, pour peu que nous y accordions quelque sens, une attention, un souci. Nous avons besoin de quoi pour lire autre chose que le Sélection du Readers Digest , et pour se tenir informés de ce qui se passe vraiment dans le monde ? Tout est sous nos yeux, en permanence, et dépend de notre volonté de le lire, de le voir. Tout.


Et nous tremblons devant le nouveau choc boursier ? Nous lisons des folliculaires qui défèquent sur les syndicats ? Nous sommes de ceux qui misons notre salaire sur les actions XX et qui laissons notre VUS à Dorval une semaine pendant que nous sommes à Cuba ? Mais tout est là pourtant, le malheur, la misère humaine, visible et évidente et claire. La question posée à une humanité qui ne se bouge finalement le derrière qu'en voyant la photo d'un gamin noyé, c’est celle de son apathie morbide, de nos terrains remplis de tentes et de roulottes en permanence, de notre fuite pour tromper une immobilité temporaire qui permettrait notre retour à la vie, à la vue. Je passe le plus clair de ma vie à essayer d’ouvrir les yeux de mes étudiants sur ce que je peux percevoir du monde dans lequel ils vivent, en leur disant aussi que ce n’est qu’un avis, qu’ils doivent forger le leur. Et mes étudiants, figurez-vous, ce sont nos enfants à tous. De là, posez vous la question : L’éducation est-elle une dépense ou un investissement ?


Et puis tenez, en cette période très troublée, une dernière question : à qui laisseriez-vous vos enfants toute la journée ? À un chroniqueur ou à un professeur ? La réponse vous semble évidente ? Parfait. Alors, ça ne nous viendrait pas à l’esprit de river leur clou à ceux qui crachent sur ceux qui prennent soin de nos enfants ? (Mais méfiez-vous, certains crétins n’attendent que les batailles stériles ; ils carburent à ça.)


Bonne rentrée.