Raymond
12 mars 2016

Il était d’une minutie sans pareille, sans équivalence, presque sordide ; il travaillait chez Canadian Tire, quelques mois encore avant sa mort, il montait des vélos avec une patience infinie, les boulons, les vis, l’ajustement des pédales, il éprouvait une terrifiante tendresse à l’endroit de chaque écrou, et il était redoutable au badminton, il visait les lignes comme un député, il me faisait vraiment suer, il gagnait d’ailleurs une fois sur trois contre moi, ce qui était à l’époque un exploit, il avait des répliques cinglantes et tellement justes, exactement au sommet de la Gloire, ce Refrain d’Enfant de Chienne qui fait chier, mais celui d’un homme qui enfin parle, qui dit ce qu’il y a à dire et pas plus, et au billard il gagnait presque tout le temps, sa boule tombait si lentement dans le trou que j’avais envie de le frapper, la fille du bar n’en avait que pour lui, elle roucoulait dans son dos gnan gnan en venant déposer sa grosse bière, elle ne me jetait jamais un regard, tous les merveilleux yeux bleus de la fille du bar étaient pour Raymond, et lui c’était mon meilleur ami, un homme que j’aimais totalement et que j’aimerai toujours, il est dans mon cœur.


Jamais allé sur sa tombe, cela dit, je veux que ce soit révélé, et je n’irai jamais. J’ai les plans, je sais c’est où, il voulait se faire enterrer dans un bois perdu à Saint-Sylvère, j’ai pleuré longtemps à son homélie, qu’on m’avait demandé de prononcer pour lui, j’ai pleuré tout du long, c’était pathétique et probablement beau, c’est sa blonde de l’époque, la tendre Diane, qui m’avait demandé de, il regardait la télé à cœur de jour en attendant de mourir, à Victoriaville, j’ai loué un motel devant l’hôpital d’Arthabaska, le même motel, le même hôpital où ma mère était morte six ans avant lui, juste devant la fenêtre de sa chambre, je peux dire aujourd’hui que j’avais hâte qu’il meure, je n’en pouvais plus de sa vie, je voulais vraiment qu’elle cesse, que ça s’arrête, il n’a même pas été capable de mourir vite, je ne savais plus où prier, je n’avais plus d’argent pour le motel, j’étais en colère et défait, je ne pense pas qu’on peut s’attendre à ce qu’un meilleur ami meurt, j’essaie de le détester un peu depuis ce temps-là, mais heureusement qu’il a enfin cesser de respirer, le 13 février 2000, à quarante-sept ans, j’en avais trente-sept, heureusement qu’il est mort parce qu’il aurait entendu ma façon de penser, quelques jours de plus et je lui aurais ordonné de décrisser, d’en finir, de penser à ceux qui vivront après : « Égoïste de marde, veux-tu ben mourir ; veux-tu que je m’en occupe ? ». Je ne suis jamais allé sur sa tombe et je n’irai jamais.


Je pense à Louise, elle est belle Louise, elle ne vieillit pas, c’est sa première blonde et elle est comme moi, elle aussi elle l’aime encore, et je pense à tous les smashs, toutes les passes en suspension, tous ses services à lui qui bougeaient comme une balle papillon, et moi qui, joueur « pénétrant » au volleyball, moi qui manigançais à ses côtés pour surprendre la défensive de l’autre équipe avec des attaques au bas mot sournoises, je pense à Daveluyville, à ce grand Guy qui s’est suicidé sur la voie ferrée, je pense à toutes sortes d’affaires, j’ai tous les plans et les itinéraires pour rejoindre des hommes que j’ai eu l’honneur de côtoyer et qui sont morts, mais de Raymond je chéris encore quelques restes, des photos de notre tour de Gaspésie à moto (une moto que je lui avais donnée, et qu’il avait remontée à partir de zéro, un hiver, dans sa cave), j’ai son signet mortuaire aussi, derrière lequel figure un texte signé de ma main. Je sais par où nager pour le rejoindre, mais je n’irai jamais à Saint-Sylvère. Ça suffit, la mort. Et il me tuerait, de toute façon, si j’y allais, il me pendrait par les genoux ou des affaires de même.


D’ailleurs, Raymond n’est pas mort. Ça le ferait chier de lire qu’il est mort, et surtout que ce soit moi qui l’écrive.


Au printemps, quand les sols seront un peu plus durs, je vais aller sur sa tombe.


Je sais que tout le monde à son « Raymond ».