Êtes-vous une valise?
12 mai 2012

Beau moment de télé : « 24 heures en 60 minutes», A-M. Dussault, R-C, 25 avril 2012. Appel aux commentaires sur la grève étudiante : « Qui est responsable ? ». En studio, un trio de députés.


19h28. «  Écoutez, on a un petit problème… » - Alain Paquet, PLQ.

19h43. « La récréation est finie. » - Gérard Deltell, CAQ.

19h45. « J’en ai assez d’entendre des expressions infantilisantes comme ‘La récréation est finie’… » - Marie Malavoy, PQ.

19h46. « Il est temps que les enfants, pardon, les élèves… » - Gérard Deltell, CAQ.


Qui est responsable de cette dérive printanière ? Clairement, les attitudes intégrées : le paternalisme, la condescendance, la suffisance, la certitude d’avoir raison. Une vision monarchique de l’éducation : Papa va te dire quoi faire et qui épouser. (René Lévesque disait que le meilleur système est la monarchie, mais il faut tomber sur le bon roi.) Un jour, l’enfant devenu élève, puis adulte, va foutre le camp. Les premiers tatas vont demander des injonctions, les deuxièmes vont les accorder, les troisièmes vont les défier. Escalade. Mais l’escalade peut très bien être planifiée par ceux qui ont le mandat de gouverner. Leurs interdits seront des provocations, des niches à feu. Pas besoin de regarder longtemps certains élus pour comprendre qu’ils sont dans leur bulle, blindés, ils saluent des inconnus de loin, hochent la tête, font mine de reconnaître quelqu’un, discours enregistrés, phrases-chocs martelées en litanie, répétitions pour enfoncer le message, l’Église a fait ça, Luther King aussi : ce sont des procédés. Des stratégies pour plaire, séduire, convaincre, diviser, bref pour faire de la politique, indépendamment de la valeur de nos convictions.  Mais des méthodes que ce printemps pourrait contribuer à ébranler.


Il faut aussi assumer qu’écrire quotidiennement à deux millions de personnes en sachant que notre journal est la seule source d’information est une immense responsabilité. (Un livre dans l’année, trois articles parcourus chez le dentiste, mille pubs, la nécrologie, et un journal : ce scénario n’est pas rare.) Il ne s’agit pas de dénigrer ce lectorat, au contraire, il s’agit d’assumer que chaque privilège implique une responsabilité colossale : chaque savoir implique un devoir.


Aux journalistes concernés, je demande : si votre journal est le seul objet lu dans une journée, ne vous sentez-vous pas imputables ? Si deux millions de Québécois ne lisent à peu près que votre papier, ne vous sentez-vous pas responsables de quelque chose qui dépasse vos allégeances ? Êtes-vous éthiques ? Engraissez-vous l’ignorance et l’obscurantisme en protégeant votre îlot ? (Notre responsabilité, comme lecteur, n’est pas moins importante: croiser les informations, savoir que la vérité n’est pas dans le journal. Se rappeler chaque jour de jauger les infos, cultiver notre esprit critique. Reconnaître les menteurs, ça s’apprend.)


Et si d’aucuns crayonnent au feutre noir sur ces quelques sources de lumière, trouvent des poux à cette évidence (la nécessité de l’éthique), s’ils ergotent par exemple en essayant de vous embrouiller sur la « faute » et la « responsabilité », rappelez-leur que la « faute » est un concept christique, l’exact pendant du « pardon », et que si ces deux concepts existaient, alors non seulement attesteraient-ils de l’existence de Dieu, mais dès lors, ils ne nous concerneraient plus, car ce serait Son problème à Lui. (À moins que ces chroniqueurs ou ces ministres se prennent pour Dieu, ce qui expliquerait bien des choses.)


Ce qui nous concerne, nous, c’est la responsabilité. Refuser les poignées dans le dos ; on n’est pas des valises.