Le cirque
12 décembre 2015

On joue, on cabriole, on milite pour l’indépendance ou on est engagé par un régime qui charcute des avant-bras en trouvant respectable de le justifier avec conviction, on ne voit pas où serait le problème, on part à la retraite avec une prime qui vaut sept fois le salaire moyen des Québécois, on plonge les mains dans les sables bitumineux et on les ressort propres, on coupe dans les soins et on augmente les salaires de ceux qui soignent, on effectue ce terrible virage, on part d’un État qui protège le plus faible pour aboutir à un État qui laisse le plus fort faire sa loi, garderies, techniciens en loisirs, service de proximité, responsabilités aux régions, on tranche, on prend les professeurs par le cou, on les secoue, on se comporte en médecins qui remplacent la Bible, et il tombe quelques cennes qui font jouir les chroniqueurs de droite, qui ensuite diront aux enseignants quoi enseigner, et qui feront choux gras avec leurs formules démagogiques, assez pour se pousser quatre fois par année en France et dicter leurs papiers à des nègres — payés au noir, toute est dans toute.


On se recroqueville devant les télés, les parleurs, les paillettes, on fait la file dans les Salons du livre pour avoir l’autographe d’un gars qui écrit en trois pages sa recette de jambon, on sourit et on applaudit quand Ti-Guy dit « Tabarnak » à « Tout le monde en parle », on ne lit pas les critiques qui critiquent les critiques, si on ne connait pas un mot dans un texte on dit que ce texte vient d’un « intellectuel » qui cherche à nous ridiculiser, on s’attend à ce que les cégeps et les universités forment des pions qui vont boucher les trous économiques de multinationales milliardaires dont les CA mangent des crabes sur des yachts dans les eaux internationales dont ils se disputent la légitimité en riant dans leur graisse de woks. On ne vote plus. On laisse le pouvoir à des gens qui obtiennent 30% des suffrages et qui sont conséquemment désignés comme les « représentants » d’un des pays les plus influents du monde. On se demande à qui donner le panier de nos restants, aux réfugiés ou à l’accueil Bonneau, on ne saisit pas qu’il ne s’agit pas de diviser le panier en deux, mais d’en sortir deux fois plus de nos greniers bourrés de fric, on ne sait plus le partage, on envoie chier Dieu, on se fie sur internet pour rédiger des travaux, on ne parle pas à notre voisin, on manie l’insulte et l’inculture comme si c’étaient des fourchettes en plastic, on trahit les gens qui nous ont fait confiance, qui nous ont soutenu et protégé, on pense qu’ils ne sont pas blessés par nos ignominies en ignorant qu’ainsi on s’avilit, et qu’on avilit tout le genre humain, celui qui construit petit à petit les huttes où on se réfugiera ensuite, craintifs et veules. On enseigne des choses apparemment inutiles à des étudiants qui partent ensuite défendre Daesh, on ne sait ni les contenir ni leur parler, car ils sont dans un monde de signifiants, de représentation immédiate, pendant que nous, nous comparons sur internet les meilleurs prix pour un voyage à Cuba. Nous avons des chiens et des chats mieux traités que les enfants syriens. Et nous trouvons à redire, à mettre devant la menace islamiste plus d’alarmisme que de compassion — alors que ces sauvages, de leur ostie de bord, en tireront profit, et se présenteront dans les IGA avec leurs ceintures de grenades.


On se comporte comme des bêtes.


Des restants d’humanité.


La semaine prochaine, pour la dernière chronique de la saison, je serai sans doute un peu plus calme, mais nos offenses sont si hautes, y compris les miennes ; je suis ruiné parfois de les voir aussi clairement, c’est comme un vitre devant moi, devant un lac, sans lumière dans la maison : une vitre et une ombre en contrejour, une ombre qui est cependant, totalement, nous. J’espère vraiment que quelqu’un regarde ça de plus loin, que quelqu’un sait faire la part des choses mieux que moi, dans nos innommables trahisons. Moi, je ne sais pas ; je n’y arrive juste pas.


Je vais aller marcher sur la Place Bourget, tout à l’heure. Il sera minuit. Je vais sourire à un enfant qui ne sera pas là, m’asseoir près d’une vieille dame qui ne sera pas là. Je vais sans doute tenter d’oublier cette chronique, aussi. Et je vais essayer de dormir, après.


Je vais par la suite, bien entendu, penser à vous.


Et écrire.