Sympathique veut dire sympathique
12 avril 2014

Allo. Merci de ta missive. En regard des questions que tu te poses, je peux tout juste souligner un petit détail, très délicatement — comme un chat ronronnerait un dernier truc harmonieux à ton oreille, avant de s’assoupir. Quand j'écris ou dis quelque chose, prenons le mot "sympathique", par exemple, eh bien ça veut dire : "sympathique". Ouaip. Il n’y a rien en dessous, ou à côté. Chez moi, sympathique veut dire sympathique. C’est simple.


Je suis un gars assez prudent avec le sens qui part en vrille, pétri comme une pâte à pain destinée au festival du malentendu, alors j’essaie de ne pas participer au carnage. La grosse majorité des fois, donc, j’essaie de dire ce que je fais et de faire ce que je dis, j'essaie d’utiliser les mots dans leur sens courant, je n'injecte pas de métaphores sans les teinter d'ironie — à moins d’être avec des intimes —, je ne butine pas sur les contresens ou les ambiguïtés, et je reste poli. Mes collaborateurs rapprochés au collectif d’écrivains (lesdonneurs.ca) trouvent que je m’en tire très, très bien avec le tact et la diplomatie exigés en ce qui touche nos rapports parfois délicats, disons, avec l’Organisation de la Francophonie. (Suis pas toujours certain qu’il s’agisse vraiment d’une qualité, cela dit — certains compliments sont louches, et mes amis ailés, de fins lascars.)


Avec les gens que je connais moins (avant de savoir qui ils sont, s’ils ont le sens de l’humour, tout ça), je conserve une salutaire prudence et je laisse de côté les allusions, les ellipses, les antiphrases, les non-dits, les sous-entendus, les quiproquos, les équivoques et l’âge présumé du capitaine. En général, le dénoté plutôt que le connoté, donc : le sens propre. J’ai passé le plus clair de ma vie à tenter d’appeler les choses par leur nom, et j'ai déjà donné (disons : payé cher) pour contrer les impressions, les déductions, les sensations, les blessures d'avant qui reviennent à la moindre fissure, comme si on s'agrippait à l’idée de sauver la face en tournant l’affaire en escarmouche plus ou moins virile. (Dans la foulée, je me méfie aussi du venin et des fourbes, et c’est certain que ça aide. Je me tiens donc éloigné de ceux qui parlent dans le dos des autres, qui carburent aux ragots, qui vomissent leurs saletés en votre absence. J’exècre et méprise ces larves, et heureusement, le plus souvent, je les repère de loin.)


Car si l'autre, au moindre jupon qui dépasse, saute sur une définition pour lui torde le cou, toute la construction sublime que représente chaque rencontre est vouée à l'échec. Je suis persuadé que tu te connais assez bien pour ne pas tomber dans ce piège où l'interprétation est toujours cachée dans le maquis, à nous guetter, ou comment un geste est gonflé de signification par les stéréoïdes de notre besoin de sens immédiat. Tu sais aussi que c’est insidieux, et à quel point ces détails sont puissants. On les traite comme des accessoires, on dit : « Ben voyons, c'est rien ça… ». Quelques mois plus tard, l’accessoire nous pète dans le front.


Je trouve ton courage au bas mot splendide, et je crois saisir la densité de tes craintes — totalement justifiées. Alors s’il m’est donné de te rassurer une seconde, en ce qui me concerne, je te certifie que si quelque maldonne se présente entre nous, s’il y a une chance qu’une bavure survienne, je ne céderai pas aux conclusions hâtives, aux dérapages, et j’irai vérifier auprès de toi ce qu’il en est. Je crois du reste que nous méritons tous cette souplesse, cette occasion supplémentaire de s’expliquer, d’expliquer.


Ça me touche, ce que tu as écrit. Je t’en remercie. Je te rappellerai cependant une petite certitude, que je voudrais douceur pour toi: il faut être soi-même magnifique, pour discerner (ou inventer) la minuscule part de beau aperçue chez l’autre. Et je souhaiterais, enfin, que tu ne t'oublies pas, l’idée étant de te laisser parfois passer en premier, comme si je te rappelais doucement (encore le chaton) à quel point il est essentiel de dire « Je » avant de dire « Je t'aime. »