Une rubrique rien qu’à nous
11 juin 2011


Besoin de vous. Il y a dix ans pile, j’ai rédigé des chroniques pour Le Devoir (qui ressemblaient aux Chroniques de riens, mais avec plus de mots), devenues un livre chez Québec-Amérique : L’Est en West. J’étais alors en voyage (en Westfalia, eh), avec ma fille Aurélie, huit ans et demi, et notre chien, Monsieur Savon. Nous faisions le tour du Québec en rencontrant des gens et en écrivant des affaires. (Aujourd’hui je suis en Belgique, Aurélie est en Grande-Bretagne et en sac à dos, oui, dix-huit ans, oui, priez pour nous.)


Outre l’article hebdomadaire, il y avait trois rubriques. Des « Perles d’Au » (mots d’enfants), les « Anges de la route » (âmes rencontrées au hasard de notre virée), et un concours qui s’adressait aux lecteurs : « Les Derniers Mots de Dieu ».


J’ai vraiment la nostalgie de ces rubriques, ces choses qui se passent à côté, vous savez, on roule avec quelqu’un, et nous sommes seuls à regarder sur la gauche, à voir certaines patentes. Ne le révélez pas à mon éditeur, mais convulsé sous une vague de souvenirs émouvants, je vous cite ici deux exemples des rubriques de l’époque. D’abord, une Perle d’Au:


« -Aurélie, arrête de jouer au game boy

-Pourquoi?

- C’est pas une vie.

-Pourquoi?

-Aurélie, on traverse le Richelieu sur une plate-forme artisanale, on s’en va à Saint-Denis, un lieu historique important que j’aimerais bien te raconter un petit peu, il fait soleil, il est midi, c’est magnifique autour, et tu joues à Tétris

-Il est midi? J’ai faim.

-… T’as faim parce qu’il est midi?

-Oui. OK, j’arrête Tétris, mais toi, quand je vais te le dire ce soir, t’arrêtes l’ordi.

-Pourquoi?

-C’est pas une vie. »


… et ensuite, un des Anges de la route :


« Curieusement, je suis dans une forme tellurique, splendide — me perdre dans les terres me fait souvent cet effet-là. (Je suis dans les Bois-Francs, mais bien en peine de dire où exactement.) J’arrête à une cabane à patates, et m’apprête à commander sans sourciller une grosse poutine (au seul mot : poutine, mon foie vacille.) La jeune propriétaire, bien en chair, s’appelle Madeleine. Je regarde Madeleine droit dans les yeux, comme un chat regarde son panier, j’y mets tout ce que je suis, et je lui dis :

-Madame Madeleine, je serai clair. Faites-moi votre meilleure poutine, plein de fromage, pas trop de sauce, plein d’amour dedans, et je vous la paye le double.

Madeleine me regarde une seconde, interloquée. Ce n’est pas la première poutine qu’elle vend, pas le premier cinglé qu’elle sert, elle disparaît derrière d’impressionnantes friteuses pour revenir au bout de quatre minutes, les yeux pleins de sollicitude envers le représentant du genre, c’est moi. Elle prend bien son temps et dit :

-Teeeenez. Pour vous, ça va être le même prix…

Seigneur… Sei-gneur.

Qu’est-ce que vous avez toutes à être si belles ? »


Voilà. Vous voyez le genre ? Nostalgie, et donc : besoin de vous.


Si nous nous inventions une rubrique ou deux, juste pour nous et pour cet été qui enfin commence, ce serait quoi ? Avez-vous des idées ?